Rechercher

« Vivre une proximité heureuse »

par Carlos Moreno, professeur associé IAE Paris, Université Paris1 Panthéon Sorbonne, Chaire ETI - 6 juin 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Quels bouleversements le Covid 19 est-il venu opérer dans nos vies ? Et quelle perception avons-nous d’être tout simplement heureux quelque part ?

C’est le printemps, le «primus tempus», la période du temps nouveau. Il est arrivé le rendez-vous tant attendu avec une nature qui se réveille, qui nous signale le passage à ce nouveau cycle de régénération du vivant. Ce printemps 2021, est très particulier car il est marqué avant tout, par l’espoir d’une sortie de crise de la pandémie mondiale du Covid 19. Une année d’enfermements, de distances physiques réduites, de pertes du lien social, de vie nocturne, d’activités culturelles vivantes, de fermetures des lieux artistiques, salles de spectacles, musées et tant d’autres, qui sont au cœur de l’intensité et de la plénitude la vie.


Une année qui nous montre que, plus que jamais vivre dans la ville doit se conjuguer avec la vitalité indispensable de l’activité humaine : celle du lien social, de la rencontre, du brassage, du bonheur de se dire bonjour avec le sourire, de partager un instant, un moment, comme une heureuse tranche de vie, peu importe sa durée, pourvu qu’elle soit vraie, intense. Une année où le vivant, enfermé, à distance, isolé, a perdu ses repères, livré même à une certaine solitude. Une année où ce mot «solus» nous invite à réfléchir sur comment le vivant peut être entraîné dans ce ressenti, parfois désespéré, propre à l’étymologie du mot «état d’abandon, vie isolée, sans protection».


Ressenti


Depuis neuf ans, un consortium mondial mandaté par l’ONU publie au printemps, le World Happiness Report. Un état de l’art détaillé sur le ressenti de nos vies par rapport à cette notion de bonheur en lien avec nos modes de vie. Les enseignements de cette édition 2021 sont riches : quels sont les bouleversements que le Covid 19 est venu opérer dans nos vies et quelle est la perception que nous avons d’être tout simplement heureux quelque part ? Qu’est-ce que le bonheur quand nous vivons dans un monde devenu majoritairement urbain ? Peu importe la taille de la ville dans laquelle nous vivons, que représente-t-il pour chacun, chacune d’entre nous ? Comment vivre heureux quand «pour les vivants, il y a eu une plus grande insécurité économique, anxiété, perturbation de tous les aspects de la vie et, pour de nombreuses personnes du stress dégradant la santé mentale et physique» ?


Le classement mondial des pays par rapport au «bonheur ressenti» n’a pas été bouleversé, mais il y a des enseignements nouveaux et majeurs. Ils sont cohérents avec d’autres études plus sectorielles, telle l’enquête internationale sur le travail (IWG) ou celle sur le désir des jeunes de 18 à 35 ans pour la vie en post-pandémie. Sans conteste, le plébiscite est celui d’une vie en proximité heureuse. Plus que jamais, la vie urbaine est synonyme de stress, angoisse, solitude. Cette étude montre comment ce sentiment a été exacerbé dans cette période de pandémie. Des variations journalières d’angoisse de 10 % ont été constatées et traduites par une sensation «d’insécurité».


En effet, le besoin de proximité heureuse va de pair avec celui de «confiance». L’importance de la perte de confiance individuelle et sociale est un élément clé qui ressort de cette période de pandémie qui a vu tant de retournements dans les décisions prises. Dans les pays et les villes qui ont hésité à construire une ligne de conduite cohérente face à la crise, il est palpable qu’un sentiment d’abandon par rapport à l’action publique et les institutions a été engendré durant cette année. Ces hésitations, voire retournements, se sont trouvées au cœur du creusement d’un sentiment de méfiance, de solitude, accompagné d’une démarche dangereuse de repli sur soi, de contestation. Le comportement individuel, les émotions, la perception et le ressenti, deviennent ainsi un critère plus important même que la satisfaction matérielle de la vie. On a généré ainsi un terreau d’entraînement dans des voies extrémistes, populistes, démagogiques, hors sol, en opposition à toute approche objective et scientifique, mais susceptibles de créer un sentiment de se «sentir protégé» y compris par des explications obscures et irrationnelles.


Inégalités


La proximité heureuse est l’une des clés pour bâtir un avenir plus serein. Il est indispensable de retrouver la confiance sociale. La vie urbaine et territoriale en courtes distances représente un chemin d’avenir pour reconstruire une vie réconciliée avec une écologie joyeuse, avec une nouvelle vitalité économique relocalisée et un lien social de qualité. «La confiance et la capacité de compter sur les autres sont des soutiens majeurs aux évolutions de la vie, notamment face aux crises. Sentir que son portefeuille perdu vous sera rendu s’il est trouvé par un policier, par un voisin ou un étranger, est estimé être plus important pour le bonheur que le revenu, le chômage et les risques majeurs pour la santé», note le World Happiness Report.


Indépendamment qu’il s’agisse d’une île ou non, la cohérence de l’action publique étatique et dans les villes, dans les pays de l’axe Asie-du-Sud-Pacifique a signifié une solide relation de confiance avec chaque habitant, qui malgré la rudesse des décisions prises durant des longs mois, a généré un comportement vertueux, se soldant de manière positive avec une sortie par le haut aussi bien en termes de santé publique que de vitalité économique. Dans les pays et les villes où l’incohérence de l’action publique a été de mise, l’insécurité économique est venue aggraver la situation : «L’inégalité des revenus, qui agit en partie comme l’un des facteurs de la confiance sociale, explique 20 % de la différence des taux de mortalité entre le Danemark et le Mexique.»


Plus que jamais, agir pour le vivant c’est agir dans la proximité, pour qu’émergent des villes et des territoires vivables, viables et équitables. C’est le sens de mon engagement pour les nouvelles proximités, les nouvelles urbanités, la ville du quart d’heure, le territoire de la demi-heure, qui, avec de courtes distances dans des villes et des territoires polycentriques, nous réconcilient avec nos villes monde et nos territoires pour un mieux vivre-ensemble.


Également disponible sur le site de Libération.

14 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

« Le Grand Paris au plus près du sol »

par Baptiste Lanaspeze, éditeur et Paul-Hervé Lavessière, urbaniste- 15 juillet 2021 Agir pour le Vivant : Tribune A quelles conditions le Grand Paris pourra-t-il être écologiquement soutenable ? Par

« Exposition Renaissances : le futur recomposé »

par Coralie Schaub - 11 juillet 2021 Agir pour le Vivant : Climat A la Cité des sciences et de l’industrie à Paris, l’exposition Renaissances, ouverte au public depuis le 6 juillet, plonge les visiteu