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Un virus, l’humanité et la Terre

Tribune par Vandana Shiva, écologiste et féministe indienne—29 avril 2020


Que nous dit le coronavirus sur nous-mêmes en tant qu’espèce humaine, sur nos paradigmes économiques et technologiques dominants, et sur la Terre ?


Un petit virus a «confiné» le monde, il a paralysé l’économie mondiale, il a ôté la vie de milliers de personnes et les moyens de subsistance de millions d’autres.

Que nous dit le coronavirus sur nous-mêmes en tant qu’espèce humaine, sur nos paradigmes économiques et technologiques dominants, et sur la Terre ?


Tout d’abord, cette période de confinement nous rappelle que la Terre est un lieu de vie pour toutes les espèces, et lorsque nous prenons du recul et rendons les rues «sans voitures», la pollution de l’air est réduite. Les éléphants peuvent venir dans les banlieues de Dehra Dun et se baigner dans le Gange à Har Ki Pauri dans la ville d’Haridwar.

Un léopard erre en liberté à Chandigarh conçue par Le Corbusier, où j’ai fait ma maîtrise en physique.


Anthropogénies

La deuxième leçon est que cette pandémie n’est pas une «catastrophe naturelle», tout comme les phénomènes climatiques ne sont pas des «catastrophes naturelles». L’apparition de maladies épidémiques, comme le changement climatique, sont «anthropogéniques» – causées par les activités humaines.


La science nous apprend qu’en envahissant les écosystèmes forestiers, en détruisant les habitats des espèces et en manipulant la faune et la flore pour en tirer profit, nous créons les conditions propices à de nouvelles maladies. Au cours des 50 dernières années, 300 nouveaux agents pathogènes ont fait leur apparition. Il est bien connu qu’environ 70% des agents pathogènes pour l’homme, dont le VIH, le virus Ebola, la grippe, le Mers et le Sras, apparaissent lorsque les écosystèmes forestiers sont envahis et que les virus passent des animaux aux humains. Lorsque les animaux sont à l’étroit dans les fermes industrielles pour maximiser les profits, de nouvelles maladies comme la grippe porcine et aviaire se propagent.


L’avidité de l’homme, sans respect pour les droits des autres espèces et de nos semblables, est à l’origine de cette pandémie et des pandémies futures. Une économie mondiale fondée sur l’illusion d’une croissance illimitée se traduit par un appétit insatiable des ressources de la planète, ce qui se traduit par une constante violation des limites de la planète, de son écosystème et de ses espèces.


Crise d’extinction

La troisième leçon dont nous fait prendre conscience ce virus est que l’urgence sanitaire est liée à l’urgence de l’extinction et de la disparition des espèces. Lorsque nous utilisons des poisons comme les insecticides et les herbicides pour tuer des insectes et des plantes, une crise d’extinction est inévitable. Lorsque nous brûlons le carbone fossile que la Terre a fossilisé sur 600 millions d’années, nous violons les limites de la planète. Le changement climatique en est la conséquence.


Les prévisions scientifiques indiquent que si nous n’arrêtons pas cette guerre anthropique contre la Terre et ses espèces, dans cent ans, nous aurons détruit les conditions mêmes qui ont permis à l’homme d’évoluer et de survivre. Notre disparition suivra celle des 200 autres espèces qui sont poussées à l’extinction chaque jour. Nous deviendrons une espèce supplémentaire parmi le million d’espèces menacées à cause de la cupidité, de l’arrogance et de l’irresponsabilité de l’homme.


Toutes les situations d’urgence qui, à notre époque, menacent la vie sont ancrées dans une vision mécaniste, militariste et anthropocentrique du monde dans laquelle les humains sont séparés de la nature – en tant que maîtres de la Terre qui peuvent posséder, manipuler et contrôler d’autres espèces pour en tirer profits. Elle est également ancrée dans un modèle économique qui considère les limites écologiques et éthiques comme des obstacles  qu’il faut lever pour accroître les profits des entreprises. Ce modèle n’a pas de place pour les droits de la Terre, les droits des autres espèces, les droits des êtres humains et les droits des générations futures.


Durant cette crise et dans le cadre de la période de rétablissement post-Corona, nous devons apprendre à protéger la Terre, ses systèmes climatiques, les droits et les écosystèmes des diverses espèces, les populations autochtones, les femmes, les agriculteurs et les travailleurs.


Nous devons abandonner l’économie de la cupidité et de la croissance illimitée qui nous a poussés vers cette crise existentielle. Nous devons prendre conscience du fait que nous sommes membres d’une seule et même famille de la Terre et que la véritable économie est l’économie du care – pour la Terre et l’un l’autre.


Pour éviter de futures pandémies, de futures famines et un éventuel scénario de perte, nous devons aller au-delà du système économique industrialisé et mondialisé qui est à l’origine du changement climatique, de l’extinction d’espèces et de la propagation de maladies mortelles. La localisation laisse de la place pour que diverses espèces, diverses cultures et diverses économies locales vivantes puissent prospérer.


Nous devons sciemment réduire notre empreinte écologique afin de laisser une juste part des ressources et de l’espace écologique aux autres espèces, à tous les humains et aux générations futures.


Solutions

L’urgence sanitaire et le confinement ont montré que lorsqu’il y a une volonté politique, nous pouvons démondialiser. Rendons cette relocalisation durable et adaptons la production conformément à la philosophie de Gandhi, à savoir le Swadeshi, c’est-à-dire fabriqué localement. 


Comme notre expérience à Navdanya nous l’a appris pendant plus de trois décennies, les systèmes alimentaires biologiques locaux et biodiversifiés fournissent une alimentation saine à tous tout en régénérant le sol, l’eau et la biodiversité.


La richesse de la biodiversité de nos forêts, nos fermes, notre alimentation, notre microbiome intestinal relie la planète, ses diverses espèces, y compris les humains, par la santé, plutôt que par la maladie.


Un petit virus peut nous aider à faire un pas en avant afin de créer une civilisation planétaire et écologique basée sur l’harmonie avec la nature.


Ou bien nous pouvons continuer à vivre dans l’illusion d’une maîtrise de la nature et rapidement nous diriger vers la prochaine pandémie… et enfin vers l’extinction.


La Terre continuera d’évoluer avec ou sans nous.



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