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Un iceberg dans la forêt

Par Olivier Remaud, philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales — 2 juin 2020


En dépit des apparences, les écosystèmes ne sont pas séparés les uns des autres. Poétique démonstration…


J’ai longtemps joué au jeu du «baron perché». Comme le jeune Côme, dans le roman éponyme d’Italo Calvino sur le siècle des Lumières, je grimpais dans les chênes du bois qui bordait la maison de mes parents. Là-haut, dans les ramures, j’attendais que la nuit tombe. Les feuilles bruissaient. Les chouettes hulottes paradaient. En bas, les grenouilles coassaient, les mésanges charbonnières fouillaient les herbes, les blaireaux creusaient les galeries de leurs terriers…


Il faut croire qu’un jour, je me suis assoupi. J’étais assis sur une branche haute lorsqu’un iceberg se profila. Il s’avançait à une allure soutenue et fendait la ligne des têtes feuillues. Il n’avait rien de menaçant. Aucun oiseau ne s’envolait sur son passage. Aucun tronc ne chutait lourdement sur le sol. Le bloc progressait sans meurtrir la forêt. Il se déplaçait avec légèreté. Il était blanc comme l’ivoire. De petites coupelles creusaient ses parois abruptes. Il s’arrêta juste devant mon chêne et se tint immobile. Mon rêve prit fin à ce moment-là.


Le choix des branches

La position de hauteur a des avantages. Elle satisfait le besoin d’horizon et affûte le regard : «Pour bien voir la terre, il faut la regarder d’un peu loin», écrit Calvino.


Côme refuse d’être confiné entre les murs de sa belle demeure cossue. Perché dans les arbres, il abandonne ses préjugés de baron. Il aide les paysans qui tracent des sillons en leur disant si les lignes sont bien droites. Il les informe du degré de mûrissement des tomates dans les champs d’à côté. Il invente même un mécanisme d’arrosage et prévient un incendie de forêt. Au fil des années, il aime, réfléchit et conseille les plus grands depuis les saules, les frênes et les chênes. Avec lui, le siècle des Lumières devient sylvestre et aérien.


Mais Côme ne veut plus redescendre. Arrivé au seuil de sa vie, il refuse d’être enterré. Il attrape l’ancre d’une montgolfière qui passe au-dessus de lui et s’envole pour toujours. Sans doute tombe-t-il dans la mer. A s’élever trop haut, il finit par se noyer.


La Terre de près

Au-dessus de nos têtes, à plusieurs centaines de kilomètres, des images satellites de glaciers sont captées. Aujourd’hui, elles nous confirment avec précision que les zones glaciaires de la planète fondent sous toutes les latitudes, en mer comme en montagne. La vitesse de leur effacement s’est dramatiquement accélérée durant les dernières décennies. Afin de mieux saisir certains enjeux, les données électromagnétiques qui viennent du ciel doivent être complétées par l’analyse des microdynamiques du vivant sur la Terre.


Que voit-on alors dans les régions circumpolaires ? La toundra arctique semble déserte et dénuée d’arbres. Mais elle est peuplée au ras des herbes. Des saules et des bouleaux nains, d’une hauteur d’à peine un pouce, forment des bois minuscules sous nos pieds. Les vents sont gelés et la lumière manque. L’eau se fait rare. Elle alimente pourtant des arbres lilliputiens et court jusqu’aux glaciers côtiers. On ne peut pas monter le long de ces troncs. Il faut se rapprocher du sol et s’agenouiller dans la tourbière pour distinguer leurs branches. C’est un monde qui exige d’être vu de très près, à la loupe.


Au-delà de la toundra, les icebergs qui dérivent dans la mer, après avoir quitté leur glacier, sont des écosystèmes essentiels à l’équilibre planétaire. Là, on doit plonger dans les eaux sombres et étudier les parties immergées de ces blocs. Les biologistes marins nous apprennent que des algues de banquise, qui fournissent une grande partie de l’oxygène mondial, s’accrochent à leurs flancs en quantité. Ces diatomées unicellulaires nourrissent le zooplancton que les morues happent goulûment. Les morues sont à leur tour mangées par les fulmars boréaux et les phoques. L’ours polaire, quant à lui, chasse le phoque. Sans la glace, la chaîne trophique perdrait son point d’origine.


Voici deux réalités qui contredisent nos perceptions habituelles. D’une part, il existe des forêts invisibles à l’œil nu. D’autre part, les icebergs sont des arches de vie. Ces deux écosystèmes sont liés par un même cycle : celui de l’eau. La vie se niche partout, même dans les milieux que nous supposons inertes.


Nous faisons tous des rêves étranges. Certains d’entre eux laissent une empreinte. J’ai repensé à mes fins de journées d’adolescent dans les arbres. J’en ai tiré depuis une leçon simple : en dépit des apparences, les écosystèmes ne sont pas séparés les uns des autres. Ils sont unis par d’innombrables relations de continuité. Ce qui affecte les uns affecte les autres.


Les glaciers ne sont pas tout là-bas, au loin. Ils sont ici, avec nous, jusque dans nos bois. Préserver les arbres, c’est sauvegarder les zones glaciaires.


Un iceberg dans la forêt. Après tout, le rêve n’était peut-être pas si étrange.

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