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TRIBUNE. Pallier les envies de fuite désordonnée

par Corinne Morel Darleux, autrice et essayiste

publié le 27 juillet 2022 à 0h46

Face aux crises et drames quotidiens, la tentation du repli est grande… Mais comment faire pour que cette «désertion» devienne un acte politique positif et non un simple pas de côté.

L'étang de Walden, dans le Massachusetts, inspiration de l'écrivain Henry David Thoreau pour «Walden ou la Vie dans les bois». (Brian Snyder/Reuters)

Tribunes, reportages, analyses... Cette année encore, Libération accompagne le festival Agir pour le Vivant qui tiendrasa troisième édition à Arles du 22 au 28 août.


On a beaucoup parlé de bifurcation et de désertion ces derniers temps. Sans doute le Weltschmerz (1) contemporain yest-il propice, c’est en tout cas un marqueur symptomatique de notre époque, qu’il serait une erreur d’éluder. Parmi sessignaux faibles, on peut citer les démissions de masse aux Etats-Unis et la difficulté de certains secteurs à recruter ici,ou encore le récit d’un nouvel exode urbain qui se conjuguerait avec l’envie de se «reconnecter à la nature». L’expériencedu confinement et les canicules répétées en ville n’y sont probablement pas étrangères. S’y ajoute le sentiment d’unfutur obscurci par le dérèglement climatique et l’extinction de la biodiversité. In fine, l’essor de la solastalgie (2) et desdésarrois psychiques est saisissant.


Face à la déliquescence du monde moderne, face au caractère de plus en plus anxiogène des fils d’actualité, le désir des’extraire du marasme s’étend. L’imaginaire du refuge, de la cabane, du terrier, d’un lieu où se retirer et s’enfouirs’insinue dans les esprits les plus avertis ou les plus exposés. Et nous sommes de plus en plus nombreux à êtreviolemment saisis de l’envie de tout couper, de se volatiliser et de rejoindre le yolo («you only live once») qui a succédé auno future de nos jeunes années.


J’aimerais commencer par dire qu’on a le droit d’y céder. Qu’il s’agisse d’éteindre la radio, de quitter les réseaux sociauxou simplement de rester silencieux quand tout le monde vous presse de vous exprimer, le retrait est parfois salutaire. Ledivertissement, longtemps utilisé comme une arme de diversion massive par les dominants, peut également devenir unlieu de l’apaisement. On a le droit de délaisser documentaires et essais universitaires pour se délasser l’esprit avec unbon roman. On a le droit de se soustraire à la société quand le tumulte se fait tourment et que fuir devient unenécessité. On peut tout du moins essayer. Car il existe un effet cliquet de la conscientisation. Une fois que l’on sait,quand on a éprouvé un jour le double sentiment d’urgence et de gravité au fond de soi, on ne peut plus l’oublier. L’espritreste intranquille, le coeur inquiet, le corps aux aguets. D’autant qu’en matière de climat et de biodiversité, il n’existenulle frontière, nulle étanchéité. La qualité de l’air, la disparition des butineurs, l’éboulement des glaciers et les dômesde chaleur ne se laissent pas distancer. Et il existe un impératif éthique qu’on ne peut ignorer : certains souffrent déjàde nos passives inerties, d’autres subiront de plein fouet les dégâts de ce qu’on aura négligé de combattre oud’enclencher aujourd’hui. Il ne suffit donc pas de s’isoler pour s’extraire, ni de s’aveugler pour défaire.


Marges de manoeuvre


Si elle est révélatrice d’un souhait de non-coopération avec un système prédateur et toxique, la désertion, pourproduire des effets, doit se muer en stratégie politique, c’est-à-dire passer du registre de l’émotion individuelle à celuide l’organisation collective. Comment faire pour que la désertion devienne un acte politique et non un simple pas decôté – ou, pour le formuler autrement, pour qu’elle devienne sécession, c’est-à-dire l’acte par lequel une partie de lapopulation d’un Etat se sépare volontairement de cet État, par voie pacifique ou violente, afin de constituer ourejoindre une autre collectivité ? Des éléments de réponse ont été fournis par les milieux libertaires, avec le refus deparvenir, un concept théorisé au début du XXe siècle qui élève la désertion au rang de contestation. La décroissance ou l’autonomie politique et matérielle offrent également des pistes pertinentes qui, tout en restant marginales dans lapopulation, n’ont jamais été aussi présentes dans les débats.


Au coeur des enjeux, il s’agit de cesser de nuire, par son mode de vie ou son activité professionnelle, à autrui comme auxécosystèmes. On sait néanmoins que les marges de manoeuvre sont souvent limitées, pour des raisons matériellescomme par les conventions sociales et les contraintes qu’impose le réel. Les conditions d’existence de chacun diffèrent,il ne saurait donc être question d’une bonne façon de déserter. En ce domaine il n’y a ni morale, ni règle universelle,juste une éthique du questionnement et du choix : tous les chemins sont opportuns, pourvu qu’ils aident à comprendreoù se situent l’urgence et l’essentiel. Et pour cela, nous avons besoin d’aller regarder par-delà le réel et le déjà-là ; nousavons besoin d’imaginaire.


Expérimentations


Or cette capacité a été consciencieusement rabotée et arasée par les techniques du marketing de la dopamine,l’invasion des profits, des écrans et de la publicité, ce «trop de réalité» dénoncé par Annie Le Brun. Et cette partd’attention et de rêve nous manque cruellement pour inventer de nouveaux lendemains car, comme elle le souligne,«comment douter qu’à la rupture des grands équilibres biologiques […] ne correspond pas une rupture comparable desgrands équilibres sensibles dans lesquels notre pensée trouvait encore à se nourrir ?». Nous avons besoin de renforts denature à débrider l’imaginaire et à briser les tabous, capables de nous donner à voir la variété des possibles et de nousdonner l’élan d’oser ce qui n’a pas encore été tenté, de désincarcérer ces futurs inexplorés. La littérature peut venir ànotre secours. Elle permet précisément d’expérimenter ce qui est impossible dans la réalité – qu’il s’agisse de dilater letemps, de créer une oasis libertaire, d’interroger la normalité ou de se mettre à l’abri dans une sauvagière.


Si les mots ont ce talent, alors ils peuvent, par la magie d’une page tournée, ouvrir des horizons jusqu’icihermétiquement fermés. Voilà sans doute une des fonctions politiques du roman : nous aider à construire desdésertions fécondes.


(1) De l’allemand Welt, «monde» et Schmerz, «douleur».
(2) La solastalgie est une forme de souffrance et de détresse psychique ou existentielle causée par les changementsenvironnementaux passés, actuels ou attendus.

Corinne Morel Darleux est l’autrice de l’essai « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » aux éditions Libertalia. Son roman La sauvagière paraîtra aux éditions Dalva le 18 août 2022.



Disponible également sur le site Libération.
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