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TÉMOIGNAGES. Jeunes diplômés et mobilisés pour le climat.

par Olivier Monod, Coralie Schaub et Cyril Zannettacci et Bruno Amsellem (photos)

publié le 1er juillet 2022 à 20h51

Changer les choses de l’intérieur ou opter pour une autre carrière, les jeunes diplômés soucieux des enjeux environnementaux adoptent des stratégies différentes pour mettre en adéquation leur travail et leurs convictions.

Anne-Fleur Goll, Marie Gillet et Clément Choisne, respectivement diplômés d'HEC, d'AgroParisTech et de Centrale Nantes. (Cyril Zannettacci/Vu et Bruno Amsellem pour Libération)

Le mouvement en cours chez les étudiants et jeunes diplômés n’est pas homogène. Tous ceux qui veulent avoir une carrière en accord avec leurs idéaux écologiques n’appellent pas pour autant à bifurquer radicalement vers un autre modèle de société. Marie Gillet, proche du terrain, travaille pour des collectivités locales. Anne-Fleur Goll veut aider les grands groupes à changer leurs pratiques en travaillant dans un cabinet de conseil, quand Clément Choisne cherche une voie alternative.


Marie Gillet, 27 ans, diplômée d’AgroParisTech

«La rage de faire changer les choses»


«J’ai été diplômée d’AgroParisTech en 2018 et je fais partie des premiers signataires du Manifeste pour un réveil écologique. En entrant à l’école en 2014, j’avais un intérêt pour le sujet, mais pas d’engagement politique ou militant. On a eu des cours sur les enjeux et défis contemporains mais je m’en souviens comme étant très superficiels. Mon engagement et ma compréhension plus fine de ces sujets se sont faits par l’engagement associatif. C’est aussi grâce à Noise, l’association écolo de l’école, que j’ai pu acquérir cette confiance en ma capacité à changer les choses. Je vois beaucoup de camarades de promotion qui se sentent en décalage avec ce qui se passe dans leur entreprise mais ont une forme d’impuissance face à cela. Il leur manque l’expérience du militantisme.


«Je n’ai pas fait de discours lors de ma remise des diplômes, mais je l’ai regretté. C’était un moment assez déprimant. Tous les messages manquaient de prise de recul et de portée critique. On présentait des parcours d’étudiants tournés vers des start-up, mais complètement déconnectés des enjeux. Dans ma carrière, j’essaie de faire le point régulièrement pour me demander si je suis au niveau de radicalité qui me correspond, si je ne suis pas en train de perdre ma rage de faire changer les choses.


«J’ai travaillé pendant un an comme chargée d’études environnement dans un bureau d’études écologue. Ensuite, j’ai passé un an au chômage pour m’engager au sein du collectif Pour un réveil écologique, d’autres associations de jeunes engagés pour l’écologie et la solidarité, d’Emmaüs, et pour participer à d’autres modes d’action plus directs, notamment des blocages. Maintenant, je suis animatrice agricole pour la protection des ressources en eaux dans une communauté de communes. Mon travail, en lien avec les acteurs de terrain, est de faire en sorte que le moins de pollution possible arrive dans les nappes phréatiques.» Olivier Monod


Anne-Fleur Goll, 25 ans, diplômée d’HEC «Il faut aussi une pression de l’intérieur, dans les entreprises»

«Ma conscience écologique est venue, par petites touches, vers 22 ans. Des informations sur des comptes Instagram. Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement. La montée médiatique de Jean-Marc Jancovici [ingénieur engagé dans la lutte contre le réchauffement climatique, ndlr]. Petit à petit, je me suis rendu compte que ce qu’il se passait était grave et qu’il y avait beaucoup à faire. Quand je repense à mon année d’échange au Pérou, j’ai un peu honte, en raison de l’impact carbone du voyage.

«Avec HEC Transition, une association d’anciens étudiants intéressés par l’environnement, on travaille notamment avec l’école sur la refonte des maquettes pédagogiques. Après ma prise de parole lors de la cérémonie de remise des diplômes, je n’ai eu que des retours positifs. J’en suis la première surprise. Des professeurs, des étudiants, des anciens me remercient et me disent combien cela les fait réfléchir. Je sais que nous sommes une minorité pour le moment, mais le fait de prendre la parole sur ces sujets libère les questionnements des autres et montre la voie.

«Mon début de carrière est consacré à aider les entreprises à se transformer correctement. Il y a parfois du greenwashing par simple ignorance des bons leviers et des ordres de grandeur de base. Je leur apporte cette expertise au sein du cabinet de conseil Deloitte. Cela peut paraître surprenant pour certains, mais la branche développement durable du cabinet est très active. Au quotidien, j’aide des banques ou des assureurs à prendre en compte la transition énergétique dans leurs décisions stratégiques, sur la rénovation de leur parc immobilier par exemple. Je sais ce que je fais et j’en suis fière.

«Toute la société doit prendre le virage de la transition énergétique. Il faut donc des forces extérieures, des activistes, des lobbys qui poussent les entreprises. En parallèle, il faut aussi une pression de l’intérieur, que les gens dans les entreprises disent qu’eux aussi n’en peuvent plus. Pour moi, ces démarches sont complémentaires.» Olivier Monod


Clément Choisne, 27 ans, diplômé de Centrale Nantes «L’enjeu est moins technique que politique et sociétal»


«Quand je suis arrivé à Centrale Nantes, je croyais encore au “techno-solutionnisme”, l’ingénieur étant censé trouver des solutions techniques aux défis environnementaux. Mais je me suis vite rendu compte que l’enjeu est moins technique que politique et sociétal. Et que les enseignements, souvent dispensés par des intervenants travaillant dans de grandes entreprises qui financent l’école, étaient biaisés et pas du tout à la hauteur. Le moteur à combustion interne et les énergies fossiles prenaient le pas sur les renouvelables ; le cours sur le nucléaire n’abordait pas la question de l’extraction de l’uranium, des déchets et des risques ; la notion de développement durable était dévoyée et phagocytée par le système néolibéral…

«Je suis arrivé à la décroissance en discutant avec un doctorant qui étudiait le sujet à Centrale. Pour moi, la clé est là, dans une réduction de la production et de la consommation, planifiée démocratiquement, pour retrouver une empreinte écologique soutenable, réduire les inégalités et améliorer la qualité de vie. La décroissance étant la transition et la post-croissance la destination. Celle-ci place la vie en société à l’intérieur des limites planétaires. Elle remet en cause l’accumulation de valeur ajoutée, mesurée avec un indicateur obsolète : le PIB. Début avril, j’ai contribué au lancement de l’Observatoire de la post-croissance et de la décroissance [OPCD, ndlr], qui vise à réunir tous les penseurs de la décroissance et veut un vrai débat de société sur ces enjeux.

«Depuis la sortie de Centrale, j’ai été prof en lycée et collège, j’ai passé deux mois au centre de recherche et d’expérimentation sur la décroissance Cargonomia, à Budapest, j’ai un peu travaillé sur des chantiers de rénovation d’intérieurs, fait les vendanges, du wwoofing [travailleur bénévole dans une ferme d’agriculture biologique en échange du gîte et du couvert]… Avant le Covid, j’ai aussi donné des conférences sur le thème “ingénieur et décroissance”. Là, je commence le 1er juillet en tant que serveur : il faut bien que je gagne un peu d’argent, je ne suis pas issu d’un milieu aisé. Je réfléchis aussi à recréer du lien et de la convivialité grâce au football. Rien n’est figé, c’est un chemin.» Coralie Schaub




Disponible également sur le site de Libération.
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