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REPORTAGE. Dans les méandres du fleuve

par Clara Arnaud, écrivaine

publié le 10 juillet 2022 à 0h02

A l’initiative du projet Loire Sentinelle, biologistes et éthologues sont partis étudier la biodiversité et la qualité de l’environnement. Un projet qu’a suivi l’écrivaine Clara Arnaud. Récit (1/2).

Avec un filet adapté et accroché à l'arrière de leur embarcation, Julien et Barbara rament durant 3 fois 30 minutes pour récupérer des traces potentielles de microplastique en suspension dans l'eau.
(Quentin Hulo/Agence Zeppelin)

Tribunes, reportages, analyses... Cette année encore, Libération accompagne le festival Agir pour le Vivant qui tiendra sa troisième édition à Arles du 22 au 28 août.


Petit matin, deux silhouettes s’éloignent à contre-courant, dans une embarcation. Umiak, le canoë canadien, aussi surnommé Rustine après avoir rencontré un rocher affleurant qui en perça la peau, glisse sur le fleuve. Il contourne la queue d’un des îlots qui jalonnent ce «fleuve de sable». Je marche sur les rives de l’île où le camp de la «base flottante» a été installé pour deux nuits. Une aigrette garzette décolle, reconnaissable pour les novices dont je fais partie, à ses «chaussettes jaunes», le peuplier noir, sur lequel des dizaines de grands cormorans ont niché hier soir, s’est vidé de ses occupants à l’aube. Sur ce morceau d’île, les castors ont laissé partout les traces de leur présence, des branches coupées, un véritable chantier. Depuis la berge, un toboggan de sable, constitué au fil des glissades de toute la famille des grands rongeurs – qui ont réinvesti la Loire dans les années 70 après un siècle d’absence –, leur permet de rejoindre le fleuve. Leurs crottes et celles de ragondinsconstellent le sable. Nous ne les verrons pas, mais les indices parlent, nous sommes chez eux.


ADN environnemental


Le canoë s’est éloigné. Ce sont d’autres traces, invisibles à l’œil nu, que part traquer ce matin le binôme à l’initiative du projet Loire Sentinelle. Biologistes et éthologues de formation, explorateurs par vocation, Julien Chapuis et Barbara Réthoré réalisent au fil de la Loire des prélèvements de microplastiques et d’ADN environnemental (ADNe). Cette technique d’échantillonnage et d’analyse repousse les limites d’inventaire des vivants. Tous les organismes vivants, quelle que soit leur taille ou leur écologie, laissent des traces d’ADN, qui témoignent de leur présence actuelle ou passée, expose le site le laboratoire Sygen, partenaire du projet et pionnier en la matière. L’ADNe permet un pistage élargi du vivant dans sa diversité, des virus aux mammifères, des microalgues aux poissons migrateurs. «On ne sait pas exactement quel genre de trouvaille on va faire, ça peut être redécouvrir une espèce qu’on croyait disparue de la zone, identifier une plante avant qu’elle ne devienne invasive, un virus, préciser l’aire de répartition d’un oiseau», explique Julien. Mais l’ADNe a aussi ses limites : «une fois les listes d’espèces présentes dans le milieu établies, on n’en sait pas plus sur leur abondance, leurs comportements». L’affût, l’observation, la collecte de terrain n’ont donc pas été remisées au passé. «Les approches sont complémentaires,explique Barbara, si je détecte des traces de présence de loutres ou de castors dans un territoire, je vais avoir envie de venir me poser une semaine en affût, pour les observer.»


C’est bien l’esprit de la mission Loire Sentinelle, partie à pied des sources le 1er mai, puis en canoë : articuler l’expérience sensible du fleuve et les techniques de pointe, mobiliser les émotions comme la science. Et rappeler que cette dernière est un mélange de terrain et de technique, de débrouillardise et de protocoles. L’expédition, si elle croise les méthodes et les approches, cherche aussi à renouveler le regard sur l’écosystème ligérien. Le noyau scientifique de l’équipage de Loire Sentinelle est régulièrement rejoint par des artistes partenaires du projet. Je suis ainsi l’écrivaine de l’aventure pour deux semaines, prenant le relais d’une photographe, une vidéaste, un journaliste et un photographe.


70 kg de plastique produits par Français chaque année

Si tous les vivants laissent de l’ADN derrière eux, ce matin, les deux scientifiques collectent, au moyen d’un filet à plancton modifié, des traces spécifiquement humaines cette fois-ci : le microplastique. Ces particules infinitésimales, désormais présentes dans l’air, la terre, tout le cycle de l’eau, témoignent de nos modes de vie. Elles s’ajoutent à la longue liste des déchets laissés par les hommes au fil des siècles. Deux jours plus tôt, nous contemplions des débris archéologiques, jalonnant une berge en rive gauche à la sortie de l’agglomération de Tours : «C’était un port, alors on trouve des contenants, jarres, amphores, de différentes époques, souvent assez récentes, du XVIIIe siècle par exemple, parfois antiques», expliquait Bruno Marmiroli, directeur de la Mission Val de Loire. Au sol, un gros morceau de polystyrène noir reposait à côté des restes céramiques. Alors, poterie versus plastique, à deux époques deux types d’emballages humains laissés à la postérité ? Rien de commensurable, pourtant, entre ces traces. «La céramique et le verre se décomposent, sur un temps très long, certes, mais redeviennent sable ; le plastique, non. Il se fragmente à l’infini et s’insère dans les organismes», explique Barbara. Les nôtres y compris. Il se distingue aussi par son abondance. Les humains du XVIIIe siècle étaient sept fois moins nombreux, ils n’utilisaient pas de contenants jetables à l’inverse de l’homo détritus du XXIe siècle. Pour chaque français, 70 kg de plastique sont produits chaque année en moyenne. Entre les bris de jarres, des corbicules, coquillages originaires d’Asie et devenus invasif.

Plus tard, sur l’île des castors, les prélèvements du jour sont achevés. Ils partiront en laboratoire et serviront de valeur de référence pour un suivi au fil des ans en ces points sentinelles. «Pour le microplastique, ce sont des protocoles simples avec du matériel accessible, qui permettront à des habitants de s’en saisir, dit Julien, et puis, ça oblige à avoir les pieds dans le milieu.» Les prélèvements, une vingtaine au total, impliquent en effet de pagayer plusieurs heures à contre-courant. «Moi qui aie toujours vécu en bord de Loire, je ne me suis jamais autant senti ligérien», ajoute Julien. Permettre au plus grand nombre de suivre à la trace certains impacts des activités humaines dans le fleuve, passer le relais, tels sont les objectifs de ce projet d’exploration de la Loire.

Industrie nucléaire

Nous bivouaquons une nuit de plus sur l’îlot, tentant de nous faire discrets dans ce milieu qui nous accueille. Le soir, filent sur la Loire assombrie les kayaks fuselés de Loire 725. Les bolides avalent plus de 150 km par jour à la force des bras, une descente intégrale du fleuve en quatre à sept jours, regard fixé sur l’aval. Loire Sentinelle parcourt le même itinéraire en trois mois, au rythme lent des traces laissées par les vivants, des affûts et des prélèvements. Le soir, je m’interroge sur la formule consacrée «Loire, fleuve sauvage». Que reste-t-il de sauvage dans cette Loire entravée par des centrales et des barrages, cernée de digues par endroits ? Elle n’a certes pas été encadrée brutalement comme la Seine de mon enfance, qui filait droit, mais elle est partout marquée par les traces humaines, singulières par leur impact sur le milieu et leur persistance dans le temps. Le dernier céiste du soir semble à la peine dans le couchant, partout s’élèvent les vocalisations des amphibiens.

Demain, nous pagaierons vers la centrale nucléaire de Chinon. L’industrie nucléaire cristallise avec force la question des traces laissées aux générations futures par nos modes de vies contemporains, de leur impact. Car, pour la première fois de son histoire, l’humanité laisse des empreintes qui lui survivront, ainsi qu’à nombre de vivants du système Terre, probablement : dans 100 000 ans persisteront des isotopes radioactifs. Au couchant, le tirant du dernier bateau de la course, la volte d’un poisson dans le faible étiage d’eau, le passage d’un groupe de cormorans au-dessus de nos têtes, le ballet des vivants laisse dans le ciel et l’eau des traces invisibles, poétiques, éphémères.

(A suivre)




Disponible également sur le site de Libération.
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