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REPORTAGE. Biodiversité: faut-il s’inquiéter de l’invasion de perruches à collier en Ile-de-France?

par Aurore Coulaud

publié le 16 mai 2022 à 20h46
(mis à jour le 17 mai 2022 à 9h32)

Introduite dans les années 70 via des aéroports franciliens, l’espèce est désormais très présente dans la région,notamment au parc des Buttes Chaumont. Si elle a été classée invasive, son impact sur la biodiversité urbaine n’est pas encore connu.



Dans la banlieue de Paris, au printemps 2020. (Geyres Christophe/ABACA)

Parc des Buttes-Chaumont, dans le XIXe arrondissement de Paris, 15 heures. Au milieu de la foule venue profiterd’un lundi ensoleillé, Frédéric Malher pointe le nez vers le ciel. «Il n’y a pas que les humains qui font la sieste àcette heure-ci», lance, amusé, cet ornithologue urbain de la Ligue pour la protection des oiseaux. C’est ici, danscette ancienne carrière de gypse reconvertie en parc urbain, que nichent actuellement, et comme chaque annéedepuis 2016, plusieurs couples de perruches à collier, les plus gros foyers étant situés au parc de Sceaux (Hauts-de-Seine) et dans la forêt de Sevran (Seine-Saint-Denis). «Ah ! Elle est là !» finit-il par s’exclamer, jumelles visséessur les yeux. Voilà plus de quarante ans que cet oiseau originaire d’Afrique et d’Inde, facilement reconnaissable àson plumage vert flamboyant, son bec rouge et son cri strident, s’est établi en Ile-de-France, où on en dénombreactuellement entre 10 000 et 20 000.


Une prolifération qui lui vaut d’être considérée en France comme une «espèce exotique envahissante» (EEE),c’est-à-dire «une espèce introduite par l’homme en dehors de son aire de répartition naturelle (volontairement oufortuitement) et dont l’implantation et la propagation menacent les écosystèmes, les habitats ou les espècesindigènes avec des conséquences écologiques, économiques ou sanitaires négatives», conformément aux définitionsde l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), de la Convention sur la diversité biologiquede 1992, du Parlement européen et du Conseil de l’Europe. D’après les experts de la Plateformeintergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, les espècesexotiques envahissantes seraient l’une des causes principales de l’érosion de la biodiversité mondiale.


«On ne réussira jamais à limiter leur nombre»


Face à ces «nuisibles», Bérangère Abba, la secrétaire d’Etat chargée de la Biodiversité sortante, a annoncé en mars un plan national d’action pour prévenir l’introduction et la propagation des espèces exotiques envahissantes ainsi que 500 actions «coups de poing» pour réagir rapidement face aux espèces susceptibles de s’installer. Maispour les perruches à collier, dont la réglementation actuelle interdit la libération dans le milieu naturel, il estdésormais trop tard. Déjà bien implantées sur le territoire, «on ne réussira jamais à limiter leur nombre», estimeFrédéric Malher. D’après nos recherches et les différents spécialistes interrogés, ces «belles invasives» auraientété observées pour la première fois en France dans les années 70, au sud de Paris, dans les Hauts-de-Seine et leVal-de-Marne. A l’époque, «à l’aéroport d’Orly, où transitent de nombreuses marchandises, plusieurs dizainesd’individus en cage auraient été relâchés, relate Romain Julliard, professeur d’écologie au Muséum nationald’histoire naturelle. L’histoire dit par des activistes écolos, ceux qu’on appelait alors les écoguerriers. C’est peut-êtreune légende mais c’est tout à fait compatible».

Pour la nidification, la perruche à collier rentre en compétition avec les choucas, les sittelles, les pigeons colombins… qui se bagarrent pour la meilleure cavité. (Geyres Christophe/ABACA)

Vingt ans plus tard, un événement similaire se serait produit, au nord de Paris cette fois, probablement àl’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle (Val-d’Oise). Aucun de ces deux aéroports, contactés par Libération, n’aconfirmé ou infirmé cette thèse.


«Un effet indémontrable»


Au gré des années, des échappées ou des lâchers volontaires par des particuliers seraient venus garnir les rangsde ces deux colonies originelles d’Ile-de-France. Ce fut notamment le cas lors de la grippe aviaire, en 2005. «Parpeur, beaucoup de gens se sont débarrassés de leurs oiseaux en cage», explique Romain Julliard. Les perruches à collier ont fini par s’acclimater à la métropole parisienne où elles trouvent, dans les parcs urbains, les ressources nécessaires à leur survie, créant par la même occasion de nouveaux écosystèmes.


En attestent les perruches à collier du parc des Buttes-Chaumont, où l’une d’elles rentre avec agilité dans la cavité d’un tronc juste au-dessus de nos têtes. «C’est une espèce qui se nourrit des bourgeons, des fruits et des graines desplantes et des arbres ornementaux qui fleurissent toute l’année comme ceux du platane et du catalpa dont elles sont(presque) les seules à être friandes, souligne Romain Julliard. Elles trouvent aussi dans la ville toutes sortes decavités où nicher.» De quoi représenter une menace ? Si l’oiseau est connu pour ravager les cultures en Inde et enIsraël, et pour concurrencer la grande noctule, une espèce de chauve-souris, en Espagne, peu d’études en Francemettent l’accent sur ces phénomènes et de possibles compétitions avec des espèces locales. «Leur classement en EEE est basé sur le principe de précaution, rappelle Emmanuelle Sarat, coordinatrice du Centre de ressources sur les EEE de l’UICN. On manque aujourd’hui de recul et de données pour mesurer leurs effets et connaître leur réel impact.»


Si l’on constate des nuisances sonores près de leurs dortoirs, quelques dégâts sur certains arbres et vergers ou sur certains bâtiments (creusement de niches dans l’isolation extérieure), «affirmer que la perruche à collier a un effet sur la biodiversité, c’est abusif et surtout indémontrable», affirme Romain Julliard.


Les résultats d’une étude menée en 2020 par une équipe de l’université Paris-Saclay, du Muséum national d’histoire naturelle, d’AgroParisTech et du CNRS témoignent d’une concurrence sur les mangeoires avec les petites espèces (mésanges, moineaux, rouges-gorges, etc.), «mais ni plus ni moins qu’avec d’autres oiseaux du même gabarit», tels que la pie. Pour la nidification, elle rentre en compétition avec les choucas, les sittelles, lespigeons colombins… qui se bagarrent pour la meilleure cavité. «Mais comme toutes les espèces !» insiste RomainJulliard, qui refuse d’ériger la perruche à collier en exception.




Disponible également sur le site de Libération.

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