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REFAIRE SA VILLE. Comment rendre les zones urbaines plus habitables face au changement climatique

par Eve Szeftel et Coralie Schaub

publié le 17 juin 2022 à 6h30

Végétalisation, création de plans d’eau, réduction du trafic routier… Des initiatives doivent être mises en place pour faire baisser la température en zone urbaine, où ces dernières sont plus élevées pendant les vagues de chaleur. Les experts insistent sur la nécessité de penser les solutions «à très petite échelle».

Le jardin Federica-Montseny, dans le XIIIe arrondissement de Paris, le 16 juin. (Stéphane Lagoutte/Myop pour Libération)

Nous ne sommes que mi-juin et déjà, le mercure s’affole. Jeudi, un village de l’Hérault a atteintles 40 °C, un record de précocité en France métropolitaine (hors Corse). Ce vendredi, cettemême température sera dépassée localement dans le Sud-Ouest et samedi, des Landes auPoitou-Charentes, les températures devraient même atteindre les 42 °C. Douze départements sont en vigilance rouge canicule ce vendredi, et 25 en vigilance orange, selon Météo France. Lerépit ne viendra que dimanche. D’ici là, nous étouffons. Et les plus fragiles, en particulier les plus âgés, sont en danger vital. Surtout en ville, où vivent plus de 80% des Français. A cause du rayonnement solaire sur les surfaces bétonnées et des activités humaines (circulation, climatisation, industrie), la température y est entre 2 et 12 °C supérieure à celle relevée à la campagne. Les écarts sont les plus marqués pendant les canicules et la nuit, quand la ville minérale libère la chaleur emmagasinée le jour. Ce mécanisme est connu sous le nom d’«îlots de chaleur urbains» (ICU).


Et cela ne va pas s’arranger avec l’aggravation du changement climatique. Parmi ses moult effets funestes figure en effet l’augmentation de l’intensité, de la fréquence et de la durée des canicules et leur caractère de plus en plus précoce dans l’année. D’ici à la fin du siècle, 75% de la population mondiale pourrait être exposée à des vagues de chaleur mortelles, notamment dans les villes, contre 30% aujourd’hui, estime le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’épisode de cette fin de semaine, qualifié de «remarquablement précoce» par Météo France, peut sembler exceptionnel. Mais ce n’est qu’un «avant-goût de notre futur climatique», martèle le climatologue et auteur principal du sixième rapport du Giec, Christophe Cassou.

Façade végétalisée à la sortie de la station de métro Télégraphe, dans le XXe arrondissement de Paris, le 16 juin. (Stéphane Lagoutte/Myop pour Libération)

Face à cela, que faire ? D’abord et avant tout, agir illico pour que la machine infernale ne s’emballe pas au point de nous faire tous griller sous peu. «Pour que l’exceptionnel ne devienne pas la norme, il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre de manière immédiate, soutenue dans le temps et dans tous les secteurs. Pas dans trois ans, maintenant !» insiste ChristopheCassou.


Exorciser le traumatisme


Parallèlement à ce qu’on appelle l’atténuation du changement climatique, il est aussi urgent de s’adapter aux conséquences de celui-ci. C’est le sens de la promesse du gouvernement, qui a annoncé mardi un plan de «renaturation» des villes doté de 500 millions d’euros. L’idée estd’aider les collectivités locales à financer la création d’«îlots de fraîcheur en ville», histoire decontrer les fameux ICU. A quelques jours du second tour des législatives, cette annonce n’est pas dénuée d’arrière-pensées. Mais il s’agit aussi d’exorciser le traumatisme de l’été meurtrier de2003 (15 000 morts), qui avait particulièrement frappé les villes : à Paris, la surmortalité avaitatteint 141%, contre 40% dans les villes petites et moyennes. «Il était temps que l’Etat participe àla végétalisation des villes», insiste Jeanne Barseghian, la maire Europe Ecologie-Les Verts deStrasbourg, dont le «plan Canopée», visant à «planter 10 000 arbres supplémentaires d’ici 2030»,est aujourd’hui «100% autofinancé».


Renaturer. Depuis le confinement, qui a vu le vivant reprendre ses droits en ville, ce concept est sur toutes les lèvres des architectes, urbanistes, ingénieurs, paysagistes, promoteurs et constructeurs, bref de ceux qui fabriquent la ville. En droit, la notion existe depuis la loi climat et résilience d’août 2021 : «La renaturation d’un sol, ou désartificialisation, consiste en des actions ou des opérations de restauration ou d’amélioration de la fonctionnalité d’un sol, ayant pour effet de transformer un sol artificialisé en un sol non artificialisé.»


Renaturer, c’est donc d’abord désimperméabiliser des bouts de trottoir, des places, des parkings.Ce que fait par exemple l’atelier Coloco. Ce collectif d’architectes-paysagistes, d’urbanistes et de botanistes, mène de nombreux projets de renaturation en ville, souvent avec des bénévoles qui mettent la main à la pioche. Inutile de tout casser : «Parfois, il suffit d’ouvrir une dalle de béton, de laisser l’eau s’y infiltrer, de planter, et d’un coup, on a tout un cortège de faune, de flore et de micro-organismes qui se réinstallent», explique l’architecte Nicolas Bonnenfant, cofondateur de Coloco à qui l’on doit le réaménagement de la place de la Nation, à Paris. A chaque fois, «on éprouve cet émerveillement de la vie qui se réinstalle». A Paris, la municipalité désimperméabiliseet transforme en «oasis» les cours de récréation pour faire baisser le mercure. Dans son cahier consacré aux ICU, qui se veut une aide à la conception de projets urbains vertueux, l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) recommande aussi de favoriser la porosité des surfaces pour rafraîchir la ville (bétons poreux, toits et allées de jardins recouverts de gravillons…). Il juge enrevanche marginal l’apport des revêtements clairs sur la chaussée, qui comporte desinconvénients quand le soleil tape : éblouissement, risque de brûlure des arbres…

Place de la Nation, dans le XIe arrondissement de Paris, le 16 juin. (Stéphane Lagoutte/Myop pour Libération)

Accueillir herbes et arbustes


De son côté, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) présente dans son guide, «Rafraîchir les villes», dix-neuf mesures «émergentes ou éprouvées» parmi lesquelles les municipalités peuvent piocher. Il y a d’abord des solutions basées sur la nature, c’est-à-dire la végétation et l’eau. Développement de parcs, plantation d’arbres pour offrir de l’ombre et rafraîchir l’air grâce à l’évaporation de l’eau contenue dans les sols et les feuilles, toitures végétalisées pour le confort intérieur, façades végétalisées pour le plus grand bonheur des piétons (comme le mur végétal de l’oasis d’Aboukir, à Paris) ou encore plans d’eau et rivières avec leurs berges végétalisées.

«Il s’agit d’accorder une place aussi importante au non-bâti qu’au bâti. Certaines villes sont historiquement très vertes, comme Besançon, d’autres, très minérales, partent de très loin, comme Paris ou des villes du Sud», remarque l’écologue Philippe Clergeau, professeur émérite auMuséum national d’histoire naturelle. Parmi les «très beaux exemples», «Rouen a repensé ses berges, comme l’ont fait Bordeaux ou Lyon. Strasbourg a racheté des bords de fleuve pour recréer des ripisylves, des boisements le long de l’eau, Lille et Roubaix l’ont aussi fait, Nantes réfléchit à reconstituer des continuités écologiques en bord de Loire, etc.». Ceci dit, il y a végétalisation et végétalisation, explique l’écologue : «Le platane ou le marronnier, c’est pratique et efficace, leurs grosses feuilles sont faciles à ramasser, stockent du CO2… Donc on en met partout, mais ces monocultures ne sont pas durables, elles sont à la merci des maladies, alors que d’autres essences pourraient aussi être plantées, comme le charme ou l’érable.»


Renaturer la ville, c’est aussi accueillir herbes et arbustes. Et «laisser une place à l’aléatoire et au hasard», comme le préconise l’Apur. L’agence d’urbanisme de la capitale fait l’éloge de la«végétation spontanée et interstitielle», le lierre qui colonise une façade, l’herbe qui pousse entre les pavés, «trop souvent perçue comme nuisible et inesthétique». Et invite les aménageurs «à ne pas policer l’espace urbain dans son entièreté, à laisser à la biodiversité urbaine des opportunités».

Dans le XIIIe arrondissement de Paris, le 16 juin. (Stéphane Lagoutte/Myop pour Libération)

Penser les solutions «à très petite échelle»


Dans son guide, l’Ademe cite par ailleurs les solutions «grises» relatives aux infrastructures urbaines : fontaines, structures d’ombrage, revêtements drainants, arrosage de l’espace urbain, panneaux solaires pour remplacer les surfaces qui emmagasinent la chaleur… Parmi elles figure aussi l’isolation thermique des bâtiments, dont Emmanuel Macron a fait un axe fort de sa politique de sobriété énergétique, promettant 700 000 rénovations par an. Autre solution :repenser la forme même de la ville, de manière à «favoriser la circulation des vents, limiter lepiégeage de la chaleur la nuit et de créer de l’ombrage le jour». C’est sans doute le plus grand défi,car il implique de revenir à la conception première des villes, quand l’urbanisme s’adaptait auclimat. «La forme de la ville peut jouer en termes de captation d’énergies et de possibilités derelargage de celle-ci : plus les rues sont larges, plus elles sont frappées par l’irradiation solaire.C’est pour cela qu’on voit, dans les pays chauds, des rues étroites et qui sont souvent recouvertes», explique Franck Boutté, ingénieur en écologie urbaine. Si favoriser ce type d’urbanisme est possible pour les nouveaux quartiers, comme celui qui naîtra à Saint-Ouen et Saint-Denis après la reconversion du Village olympique, c’est plus ardu quand la ville est déjà bâtie.


Dernière catégorie de mesures évoquée par l’Ademe, les solutions «douces» liées à l’usage de laville. Comme la réduction du trafic routier et des moteurs thermiques, qui produisent de la chaleur, ou la limitation de la climatisation, qui rafraîchit le «dedans» mais réchauffe le «dehors». Pistes cyclables, zones à trafic limité, piétonnisation des berges, places de parkingremplacées par des plantations : la plupart des métropoles françaises ont pris le sujet à bras-le-corps, chacune à sa façon. Car «chaque ville possède ses propres solutions d’adaptation», quidoivent être pensées à «très petite échelle», souligne l’Apur. Par exemple, éclaircir la chaussée sera sans effet dans les venelles du Marais où le soleil ne pénètre pas, mais très utile dans les grandes percées haussmanniennes. Tout comme l’arrosage de la voirie – à limiter pour ne pas gaspiller l’eau – qui pourra avoir un «impact majeur sur le microclimat» sur les artères asphaltées, mais un effet négligeable sur des ruelles ombragées.


Reste que ces changements suscitent des résistances. Elus craignant de se mettre à dos leursadministrés, riverains excédés par les travaux ou le tâtonnement des acteurs publics… A Lyon, les Verts ont dû reculer sur plusieurs projets, dont la construction d’un téléphérique, tandis que les Parisiens en colère se sont fédérés derrière le hashtag #SaccageParis. Un peu d’indulgence :«Cela ne fait que cinq ans que toutes ces questions sont réellement intégrées dans les cahiers des charges et dans les projets d’aménagements et de construction des espaces publics», rappelle Franck Boutté. Et le paléoanthropologue Pascal Picq de remettre les choses en perspective. Depuis que l’homme existe, il s’est construit un abri «pour se protéger de l’extérieur, notammentde la nature», expliquait récemment sur France Inter l’auteur de S’adapter ou périr (éd. del’Aube). Voilà que «maintenant, il nous faut construire pour protéger le monde extérieur». Réconcilier ville et nature, faire entrer celle-ci dans un urbanisme pensé comme un écosystème, «cette grande révolution philosophique et éthique commence à peine».




Disponible également sur le site de Libération.

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