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Reconstruire des écosystèmes marins sains et productifs

Par Didier Gascuel, professeur en écologie marine, Institut Agro— 21 juillet 2020


L’heure doit être à la mobilisation générale et elle ne peut se construire qu’en entraînant le plus grand nombre.


Longtemps, nous les humains, nous sommes restés des animaux terrestres. Nous n’impactions l’océan que de manière marginale, par petites touches dans les mers intérieures et les zones les plus côtières. Mais au cours du XXe siècle tout a changé. Nous avons véritablement colonisé ce nouveau monde et nos impacts sur le vivant y sont devenus massifs.


En vidant la mer d’une partie de ses ressources, la pêche a joué le premier rôle. Les moyens de capture ont été multipliés au moins par 20 au cours du siècle et l’exploitation s’est progressivement étendue à tous les océans de la planète. Les grands stocks de poissons ont été surexploités les uns après les autres et ont vu leur abondance divisée, en moyenne, par quatre ou cinq, parfois par dix ou plus. Progressivement, nous sommes devenus l’espèce prédatrice dominante et, même si nous n’exploitons qu’une partie de la biomasse, par répercussion en chaîne au sein des réseaux trophiques, tous les compartiments biologiques ont été affectés. Les assemblages faunistiques ont été modifiés et les écosystèmes tendent à devenir plus instables et moins productifs.


D’autres impacts se sont rajoutés : la dégradation d’habitats côtiers pourtant essentiels dans le cycle de vie de nombreuses espèces marines ; les excédents d’azote, responsables des proliférations d’algues et du développement de ce qu’on appelle les zones mortes de l’océan ; les invasions biologiques, notamment liées à l’explosion du transport maritime ; les pollutions d’origine terrestre ou maritime… et il n’y a malheureusement pas que le plastique.


Mais par-dessus tout, depuis quelques décennies, plane désormais l’ombre immense du changement climatique. Déjà, l’océan devient plus chaud, plus acide, et moins oxygéné. L’aire de répartition des espèces se déplace vers les pôles six fois plus vite que pour les espèces terrestres. Le fonctionnement des chaînes alimentaires est affecté. Les projections des scientifiques montrent que les impacts iront en s’amplifiant et pourraient conduire à une diminution de plus de 15% de la biomasse totale du vivant dans l’océan à la fin du siècle, avec des répercussions encore plus fortes en zone intertropicale. Et nous comprenons progressivement que les crises les plus graves viendront des événements extrêmes, des vagues de chaleur marines, des tempêtes et ouragans, des submersions côtières, tous de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses, et tous avec des répercussions fortes sur le vivant et sur les sociétés du littoral qui en dépendent.


Si nous voulons penser le mode d’après, il nous faut donc regarder du côté de la mer. Ici comme à terre, la première priorité est la réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’économie maritime doit y contribuer. Pêche, transport, tourisme, partout il faut décarboner et relocaliser une partie significative de l’activité. De ce que nous faisons aujourd’hui dépendra l’évolution du climat océanique au-delà de 2040.


Réchauffement

L’autre priorité, c'est la biodiversité. Elle est un facteur d’atténuation essentiel pour les crises à venir. En la matière, il est utile de revenir sur le cas de la pêche maritime. C’est aujourd’hui le secteur qui impacte le plus fortement la biodiversité marine, mais c’est aussi un secteur qui a une histoire ancienne, riche de quelques enseignements. Dès les années 30, les scientifiques ont mis en évidence le phénomène de la surpêche, un risque apparu et identifié avec quelques décennies d’avance sur celui du réchauffement climatique. Depuis, se sont multipliés les débats entre acteurs, les conférences intergouvernementales, les tentatives de régulation, les pressions des lobbies et les mobilisations citoyennes. Une très longue bataille, semée d’embûches et de reculades.


L’Europe, plus que d’autres, a longtemps repoussé les choix difficiles et elle en a payé le prix fort. La surpêche s’est généralisée avec pour corollaires des captures divisées par deux, des ports vidés de leur substance, des territoires côtiers à l’abandon. Nul besoin d’attendre ici les générations futures pour vérifier que la crise écologique peut conduire à une forme de suicide collectif.


Mais depuis une vingtaine d’années, les choses ont commencé à changer. Les surcapacités de pêche ont été fortement réduites, les quotas de pêches sont devenus enfin restrictifs et le contrôle s’est renforcé. Sur la côte atlantique européenne la pression de pêche moyenne a été presque divisée par deux et, depuis une dizaine d’années, l’abondance des stocks exploités a commencé à remonter de manière assez spectaculaire. Là où on ne trouvait plus que 10 tonnes de poissons sur le fond, on approche désormais les 15 tonnes.


Batailles

Ces premiers résultats sont encore insuffisants et la bataille de la surpêche est loin d’être terminée. Elle est d’ailleurs elle-même à repenser, car basée sur une approche mono spécifique, comme si les espèces n’interagissaient pas entre elles, et comme si nous vivions encore dans un mode stable, à l’abri du dérèglement climatique. D’autres batailles sont à mener pour construire une pêche durable à l’échelle des écosystèmes, pour privilégier l’équité, l’adaptabilité et la résilience.


L’évolution observée en Europe a cependant deux vertus cardinales. Premièrement, elle démontre qu’il est possible d’inverser la tendance, et d’engager la reconstruction des stocks et des écosystèmes que nous avons perturbée. Cette reconstruction est lente, fragile, hétérogène, mais il est possible d’avancer. Les solutions techniques sont connues et, pour peu qu’elles soient mises en œuvre, elles font la preuve concrète de leur efficacité.


La seconde vertu de l’expérience est de nous indiquer précisément les conditions de la mise en œuvre. Ce qui est vrai pour la pêche est sans doute vrai pour la biodiversité. Pour adopter des mesures efficaces, reconstruire des écosystèmes marins sains et productifs, c’est toute la société qui doit se mettre en mouvement.


Synergie

Il y faut de l’expertise scientifique, de la recherche et de l’observation ; la sortie de la crise écologique ne peut être que science based. Il y faut de l’implication des acteurs et des producteurs de la mer, et donc de la prise de conscience, de l’éducation et de l’incitation ; l’heure doit être à la mobilisation générale et elle ne peut se construire qu’en entraînant le plus grand nombre. Il y faut du militantisme et de la mobilisation citoyenne, car les changements à opérer sont profonds et se heurtent aux poids des habitudes et à quelques intérêts économiques à court terme. Il y faut enfin de la régulation publique, parce que l’action locale ne suffit pas ; nous avons tout autant besoin du global et de la légitimité des Etats.


La pêche nous désigne à l’envie les synergies à développer entre le changement des pratiques individuelles et les dynamiques collectives qui doivent construire pas à pas une régulation mondiale. Pour nous préparer aux crises à venir, préserver la biodiversité marine, peser sur la gouvernance de l’océan, nous avons besoin de l’individuel et du collectif. La construction démocratique d’un pouvoir globalisé ne devrait pas nous échapper.

Pour en savoir plus : Pour une révolution dans la mer, de la surpêche à la résilience de Didier Gascuel, Actes Sud, collection Domaine du possible (2019)



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