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Quel projet pour l'Europe ?

par Julien Dossier - 18 avril 2021

Agir pour le vivant : Tribune


Soixante-dix ans après le lancement de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, ce 18 avril appelle à la renaissance du projet européen.

(Illustration Johann Bertrand d'Hy/Julien Dossier)
Fresque imaginée par Julien Dossier et dessinée par Johann Bertrand d'Hy.

Le 18 avril 1951, l’Europe naissait dans le charbon et l’acier, sur les ruines fumantes de deux conflits majeurs, pour mutualiser les moyens permettant de réussir la reconstruction. Les soixante-dix ans de paix qui ont suivi ont vu le projet européen se consolider et à s’élargir. Aujourd’hui, ni le charbon ni l’acier ne sont l’avenir de l’Europe, ce sont au contraire des scories de son passé.


Ce 18 avril 2021 appelle à la renaissance du projet européen, une renaissance écologique, sociale, démocratique, sanitaire, économique, politique, culturelle, solidaire… Sur tous les fronts, l’Europe est appelée à se réinventer pour s’adapter à une nouvelle donne, de nouvelles menaces, de nouvelles urgences.


L’urgence est telle que nous devons commencer à agir, avant même d’avoir pu redéfinir l’ampleur et les ramifications de ce nouveau projet européen. La refonte institutionnelle qu’appelle la conférence sur l’avenir de l’Europe prendra trente mois au minimum, une part considérable des cent seize mois qui nous séparent de fin 2030, date à laquelle nous devons avoir réduit nos émissions de 55% au moins. Si cette refonte est indispensable, nous ne pouvons pas attendre ses conclusions et devons agir en parallèle.


Pour construire, commençons par un plan, une représentation commune de ce que nous devons, voulons et pouvons faire ensemble. Cette représentation doit pouvoir être immédiatement comprise par tous les Européens, par-delà les langues, quel que soit notre niveau d’éducation. Ce dessein européen appelle donc un dessin.


Inspirons-nous ici du patrimoine culturel de notre continent, des allégories de la Renaissance, dont les codes picturaux, les symboles signifiaient un projet politique, moral ou religieux. Dans Conjurer la peur, Patrick Boucheron souligne la force politique de ces images, en analysant l’Allégorie du bon et du mauvais gouvernement, peinte par Ambrogio Lorenzetti, à Sienne, en 1338.

Allégorie du bon et du mauvais gouvernement d'Ambrogio Lorenzetti, peint en 1338. (DP)

C’est cette fresque adaptée pour illustrer le monde tel que nous le connaissons, et que nous proposons d’utiliser comme plan de la construction européenne.


Une Europe citoyenne. Chaque âge de la vie est représenté, une grande diversité de métiers est à l’œuvre. Cette diversité nous réunit, elle nous fédère, elle nous inclut. L’absence d’illustration du projet européen est d’ailleurs une des sources de fragilités de la construction actuelle, qui n’est plus comprise par les citoyens, car devenue trop technique, abstraite, désincarnée. Nous pouvons ici renforcer notre sentiment d’appartenance à un projet collectif.


Une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Chacun y trouve sa place, son lieu de vie, à la montagne comme au bord d’un fleuve, en ville ou à la campagne. L’Europe est ici une continuité territoriale qui a effacé ses frontières intérieures sans renier son histoire. C’est l’Europe des coopérations entre villes, l’Europe des transfrontaliers, des territoires et de leurs terroirs, dont la complémentarité est source d’échanges et de richesses.


Une Europe de l’éducation. La colère de la jeunesse, son apathie, son désarroi ou son désespoir appellent à renouveler le curriculum, à former aux métiers de demain. Utilisons ici la fresque comme un outil pédagogique, un support d’apprentissages interdisciplinaires, une invitation à coopérer, approfondir, connecter, à expérimenter ce qui est dessiné et à apprendre tout au long de la vie. Apprenons ensemble, avec cette génération Thunberg, comme nous y invitait Bernard Stiegler !


Une Europe de la santé. Les coûts des pandémies et des épidémies de maladies liées à nos modes de vie ne sont pas soutenables. Basculons ici dans une approche préventive de la santé, agissons sur les déterminants qui déclenchent les pathologies : l’eau, l’air, l’alimentation, les matériaux qui façonnent notre quotidien, mais aussi l’isolement, le stress, le bruit, la vitesse. Investissons sur la biodiversité, notre assurance vie. Construisons la protection sociale écologique européenne.


Une Europe écologique. La fresque décrit un monde décarboné, qui rassemble des technologies et modes de vie que nous connaissons et maîtrisons. C’est une représentation réaliste du Green New Deal, un visage de la nouvelle PAC, fondée sur la régénération du vivant, l’agroécologie, la biodiversité, à même de fournir les matériaux pour rénover le bâti ou pour nos filières industrielles affranchies des hydrocarbures. C’est une réponse aux marchands de doute, qui cultivent les peurs pour mieux ralentir le changement.


Une Europe prospère. Adaptons nos infrastructures, rénovons notre patrimoine et préparons notre avenir, avec une industrie résiliente, un air sain, des sols fertiles, des forêts vigoureuses et des zones maritimes poissonneuses. Faudra-t-il un budget européen consolidé, une mutualisation des dettes, une «bad bank carbone» pour absorber ce choc ? Oui, sans aucun doute. De même il faudra un contrat de travail commun, une fiscalité harmonisée, des règles comptables et prudentielles redéfinies. Mettons-nous au travail, l’administration Biden nous y invite en proposant un taux minimum d’imposition.


Une Europe industrieuse. La fresque montre l’Europe au travail, des missions diversifiées et complémentaires, des emplois qui laissent du temps pour la vie de famille, l’éducation des enfants, la culture ou le soin et l’attention portés à l’autre. Affirmons nos valeurs, par-delà le profit immédiat des uns et l’exploitation des autres, soyons fiers de ce modèle européen, défendons-le, opposons-le aux populismes, aux régimes autoritaires et dictatoriaux !


Une Europe sécurisée. «Cheminez sans peur et librement, travaillez et semez, tant qu’une telle commune maintiendra ce bon gouvernement, vous êtes protégés des malheurs», proclame Securitas, la figure allégorique qui surplombe la composition, au centre. Un tel message replace les notions de défense et de sécurité dans un contexte de menaces biologiques, climatiques, pandémiques. Soyons fiers de ce modèle européen, défendons-le, opposons-le aux populismes et aux régimes autoritaires !


Une Europe harmonieuse. La fresque est aussi un outil de programmation et de coordination. Elle se lit de bas en haut, du court au moyen puis au long terme, ce qui permet d’harmoniser les phases de transition, de synchroniser les initiatives qui émergent partout sur le continent. Cette concordance des temps appelle à choisir un même jour pour les élections européennes, pour que nous puissions, ensemble, vibrer pour nos valeurs et nos aspirations, dans un même élan. Cette concordance renforcera notre capacité à former des alliances, des coalitions, à unir nos forces pour réussir cette renaissance.


A l’œuvre !


Également disponible sur le site de Libération.

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