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« Quand le temps des villes suspend son vol »

par Christelle Granja - 28 avril 2021

Agir pour le Vivant : Enquête


Tout s’accélère, la vie va trop vite ? Pour tenter de retrouver le temps de vivre, les municipalités plaident pour la redécouverte de la proximité, à l’instar de «la ville du quart d’heure», concept aux allures de slogan qui a séduit la mairie de Paris.


Les habitants de la rue de Cotte, dans le XIIe arrondissement de Paris, avaient l’habitude de le voir fermé, ce portail tagué, coincé entre deux hauts murs. Depuis le 23 janvier pourtant, il s’ouvre tous les samedis sur la cour de récré jusqu’alors bien cachée de l’école élémentaire Charles-Baudelaire. Libre à chacun – avec ou sans enfants – d’investir l’espace arboré, doté en prime d’un terrain de basket, à mi-chemin entre le square et l’aire de jeux. L’affaire peut sembler anecdotique, mais dans la capitale la plus dense d’Europe, chaque mètre carré rendu aux habitants est précieux. Alors, si le foncier manque pour construire de nouveaux lieux, place au levier temporel pour recréer de la proximité : en fonction des créneaux de la journée, de la semaine, des mois de l’année, un bâtiment et un lieu peuvent changer de fonction. Un couloir de bus devient parking la nuit, des bureaux inoccupés servent d’hébergement, des gymnases accueillent des cours de langue… Et des cours de récréation se font place publique.


Depuis le début de l’année, une douzaine d’écoles et collèges de la capitale ont ainsi ouvert à tous, le samedi, leurs espaces extérieurs. «L’idée est d’arriver à une cinquantaine d’ici fin décembre», précise Patrick Bloche, adjoint à la mairie de Paris en charge de la petite enfance. Plusieurs villes, de Rennes à Montréal, ont déjà mis en œuvre des initiatives similaires. A Nancy, l’effort se concentre sur les épisodes caniculaires, avec la végétalisation de cours de récréation destinées à devenir des «oasis de fraîcheur» en été. «L’argent public est ce qu’il est. Alors quitte à aménager des lieux, autant qu’ils soient utilisés au maximum, pour tous ceux qui peuvent en avoir besoin», justifie prosaïquement Véronique Billot, directrice d’école et déléguée à l’enfance et à l’éducation à Nancy.


Diktat des grandes distances

A Paris, cette ouverture expérimentale de quelques espaces scolaires est la première réponse concrète apportée à «la ville du quart d’heure» défendue par Anne Hidalgo. La maire de Paris a bâti une partie de son programme sur ce concept «médiagénique» qui n’est pas sans rappeler les «20-Minute Neighbourhoods» de Portland aux Etats-Unis ou Melbourne en Australie. Elle a même créé un poste d’adjoint dédié, assuré par Carine Rolland. L’objectif : rendre accessible l’essentiel des activités quotidiennes – et prendre l’air à l’abri du trafic en fait partie – en moins de quinze minutes à pied ou à vélo.


Pour Carlos Moreno, professeur associé à l’Institut d’administration des entreprises Paris-Sorbonne, cette ville du quart d’heure vise à rééquilibrer les besoins essentiels, qu’il divise en six catégories : habiter, travailler, s’approvisionner, se soigner, s’éduquer, s’épanouir. Au-delà d’un simple confort de vie, l’ambition est écologique et sociale. «Pour lutter contre le changement climatique, la réponse ne se trouve pas dans des solutions technologiques visant à une mobilité toujours plus rapide et plus propre, mais plutôt dans nos déplacements et nos rythmes de vie», défend Carlos Moreno.


Mieux aménager la temporalité : l’idée n’est pas nouvelle – des bureaux des temps ont été créés dans plusieurs villes de France depuis une vingtaine d’années – mais le chantier reste ouvert. Alors que le foncier sature dans les cœurs des métropoles et que beaucoup subissent les rythmes urbains, agir sur le temps pour tirer le meilleur parti des mètres carrés disponibles apparaît comme une piste féconde. «Le temps de vie s’est perdu, aujourd’hui, on veut le récupérer !» rappelle Carlos Moreno, qui fustige le diktat des grandes distances, responsable à ses yeux de la réduction du temps de vie à un temps dédié à la production et à la consommation. Les partisans du «ralentir» et du «slow» sous toutes ses formes ne disent pas autre chose.


«Favoriser la fragmentation»

Mais pour Julie Vallée, géographe et directrice de recherche au CNRS, il y a «entourloupe» : «C’est une bonne idée de penser la proximité, mais il faut se méfier. Ce quart d’heure n’est pas franchissable par tous de la même manière, du fait de barrières sociales, culturelles, géographiques.» A ses yeux, cette ville du quart d’heure méconnaît la diversité des pratiques et des représentations spatiales entre classes sociales dominantes et classes défavorisées. En renforçant un confort de proximité pour les plus privilégiés sans prendre en compte ces inégalités, la ville du quart d’heure risque fort de manquer sa cible…


Même son de cloche chez Guillaume Le Roux, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (Ined) : «Penser la ville comme des îlots juxtaposés où l’on trouve tout à proximité favorise la fragmentation si rien n’est fait sur la question du logement et de l’accessibilité des espaces publics.» Du côté de la mairie de Paris, on balaye l’argument. Patrick Bloche pointe le fait que l’ouverture des cours d’école le samedi s’adresse justement à ceux qui ne partent pas en week-end, a priori moins privilégiés. «On n’enferme pas Paris dans la ville du quart d’heure», renchérit Carine Rolland, qui défend un «principe de coordination» en lien avec d’autres politiques publiques et qui s’appuie sur les mairies d’arrondissement.


Où, quand, comment ? Pour l’heure, «nous travaillons sur la phase diagnostic. La ville du quart d’heure prendra tout son sens quand elle sera proposée à la discussion des habitants et des habitantes», conclut l’élue. Réponse quand la vie aura repris son cours, débarrassé du virus.


Également disponible sur le site de Libération.

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