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«Prenez soin de vous !»

Par Anne-Marie Garat, écrivaine —19 juin 2020


Dire qu’il nous a fallu faucher à l’anglais le mot «care» pour habiller d’un look moderne l’assistance des solidarités individuelles et collectives… L'occasion de repenser notre relation à l'autre.


C’est apparemment une bien petite chose au regard du séisme actuel, mais écoutons-nous un peu parler de temps en temps : me frappe que tout récemment la formule passe-partout du «ça va bien ?» s’est trouvée remplacée par un «prenez soin de vous !» généralisé. On est subitement passés de l’interrogatif de pure convention, qui n’attend guère vraie réponse dans l’ordinaire des jours, à un très nouvel impératif, mode verbal de l’ordre comminatoire, mais tout autant du conseil, du vœu, de l’instante exhortation, de la prière aussi, de l’invocation.


Cela à propos du soin, n’est-ce pas. Celui de nos personnes, des personnels soignants applaudis aux fenêtres, des aides médicales et hospitalières conditionnant le traitement des malades afin d’assurer la santé – cela n’a pas de prix ! Encore une chose étonnante que deux mois plus tôt nous n’aurions cru entendre proférer, et du plus haut des Etats.


«Care»

Ainsi il arrive, en certaines circonstances, que des mots affaiblis dans le langage, usés, démonétisés, reprennent une nouveauté inouïe à l’oreille, parce qu’en soudaine adéquation avec une réalité, neuve elle aussi, et cette fois peut-être cela vient-il de notre plus ancienne humanité, de notre relation primitive au vivant, d’avant même la caverne en notre état de créature foncièrement animale vaguant par monts et par vaux à l’aventure des mondes inconnus…


Dire qu’il nous a fallu faucher à l’anglais le mot «care» pour habiller d’un look moderne l’assistance des solidarités individuelles et collectives, comme si le soin français ne valait plus tripette. Il n’est pas lieu ici (j’en serais bien incapable) de réviser comment s’est opérée la privatisation quasi exclusive du soin par la pensée et l’action médicales : traiter, trancher, coudre, réparer, médicamenter, guérir, rendre la santé, toutes interventions visant à maintenir le sujet (le patient) en vie. En fallut-il des ressources et des inventions contre pestes noires et choléras, blessures de guerres et de travail, démences et anarchies organiques.


Or si le médecin cherche, diagnostique en clinicien, sa contribution au soin est très minoritaire, déléguée à d’innombrables bataillons de petites mains (dédaignées, mal payées) : panser, changer l’attelle, les draps, surveiller le drain, le respirateur, écouter, masser, oindre, toiletter, soulager le mal par les gestes et les paroles de secours envers la détresse, la souffrance, maternage et dorlotage du corps, et de l’âme qui, pour requérir quelque compétence technique, puisent surtout à un fond d’empathie qui n’a d’école ni de diplôme.


Une capacité mentale et émotionnelle à éprouver et à manifester le souci inquiet du corps de l’autre, jusque dans ses plus triviales défaites, sollicitude pour son bien-être, adoucir sa peine en la prenant sur soi par un extraordinaire déploiement de prévenances, d’égards, de délicatesse inventive, comme seuls en inspirent la tendresse, l’amour. De soi aussi bien, soigner sa mise, l’apparence, principe de sociabilité, de bien faire en compagnie, décence commune définie par Orwell comme faculté suprême de respect et d’estime interhumains. Et pas seulement des humains : des bêtes. Mon grand-père disait «soigner son bœuf» : le nourrir, l’abreuver, lui parler et le gratter entre les cornes, et puis «soigner sa vigne, son potager» : entretenir, garder propre, conserver en bon état, pareil les objets, les habits comme les outils : ménager un sentiment du monde qui exige la dépense du service et du soin.


Coopération

N’est-ce le sens qu’entendait le langage précieux du soin : petites attentions, inclination, amitié, assiduités et zèle, art d’un service amoureux que décline la Carte de Tendre, signes de grand souci envers l’autre, et vers soi en retour. Aucune sentimentalité cucul là-dedans. Plutôt recherche du bonheur, radicale condition de notre survie.


Quoi d’autre pousse Sapiens notre ancêtre à partager sa chasse avec les siens, à ligaturer le blessé, à protéger le nouveau-né, le garder au plus près du feu enveloppé des plus douces peaux, inventer les gestes parentaux qui préservent la progéniture, réconforter l’ancien égrotant mais qui sait tant de choses ; quoi inspire de coopérer, de collaborer et de s’assister mutuellement, jusqu’à soigner les morts et leur sépulture, prendre grand soin de leurs mânes, sinon ce ressort vital de l’espèce : l’intuition anthropologique du vivant comme valeur absolue.


Durant des centaines de millénaires, l’épouillage, le grattage, le léchage, les câlins et les caresses collectives, ces soins aussi élémentaires qu’essentiels ont valu tous les antidépresseurs et les psychanalyses pour soulager l’homme de ses maux et affronter sa terrible condition.


Sans prix

L’altruisme comme écologie comportementale, entre humains, avec les animaux, et avec les végétaux, de l’arbre au lichen d’Alaska, de l’oyat des plages aux forêts d’Amazonie, est sans doute, plus que jamais l’urgente injonction de ces jours, et cela n’a pas de prix, non. Celui des forages insensés, du cours du pétrole et des tankers, des tours d’orgueil des mégapoles folles, des armes et des drones de guerre, le profit tiré de l’exploitation de l’asservissement, des champs de cannes à sucre à la Jenny et aux ateliers textiles d’Asie, ce prix-là est d’une obscène dérision en regard de la préservation du vivant : prenons soin de nous.


Dernier livre paru : la Nuit atlantique, Actes Sud, 2020

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