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Pour de nouvelles alliances sur les territoires

Par Mathieu Rivat — 9 juin 2020


C’est une refonte radicale et concrète de notre manière d’habiter le monde qui doit se dessiner. Avec une sensibilité au vivant enrichie de relations politiques nouvelles.


Même si d’un point de vue sanitaire il faudra du temps pour établir les origines du Covid-19 et les conditions précises de sa diffusion, la relation au vivant qu’a imposée la civilisation industrielle occidentale à une grande partie du monde semble une des causes établies de la pandémie. Par-là, cette crise révèle à nouveau la nécessité de réinventer nos relations envers les animaux, les végétaux et les milieux.


Mais concrètement, comment refonder nos relations au vivant ? Car on peut agir pour le vivant mais à distance, dans nos bulles technologiques, sans mettre nos corps et notre sensibilité en jeu, la nature devenant, par exemple, une nouvelle modalité du sacré, intouchable et mise sous cloche, avec des espaces sauvegardés quand ailleurs se poursuit la destruction. Peut-être dans ce cas faut-il autant, sinon plus, agir avec le vivant que pour le vivant, dans une relation qui ne soit pas de sujet à objet, mais bien dans un entrelacement de liens qui engagent une réciprocité. Agir avec suppose des rapports à (re)créer avec les formes de vie qui nous entourent, portant ainsi en eux des mondes féconds, où il s’agit de faire avec, grâce aux autres, et au risque des autres. Cela implique donc de réintégrer les milieux naturels et les territoires dans lesquels nous vivons, tout en transformant radicalement les modes d’organisation sociale et de production actuels. Faire l’un sans l’autre ne permettra pas la naissance d’une société écologique à la hauteur des enjeux. En cela, penser avec le philosophe Baptiste Morizot et le communaliste Murray Bookchin peut offrir des pistes de réflexion et d’action intéressantes.


Animisme des peuples autochtones

Le premier a forgé le concept admirable «d’égards ajustés» (1) pour désigner des manières nouvelles d’entrer en relation avec le vivant. Il s’agit, pour le dire très vite, d’un art de l’attention, qui s’ajuste sans cesse aux réponses des non-humains, tant celles-ci varient selon les milieux et les situations. Il s’inspire notamment de certains aspects de l’animisme des peuples autochtones qui font toujours preuve d’égards à l’encontre des autres êtres vivants, même à la chasse pour tuer et manger un singe, même avec un animal dit «nuisible», avec un framboisier ou un bosquet d’arbres sauvages dont on n’a pas d’usage. S’engagent ainsi des relations «diplomatiques», négociées, impliquant «toute une gradation d’égards», depuis des milieux libérés de toute exploitation et laissés en libre évolution jusqu’à des formes d’agroécologies soutenables.


Refonder nos liens avec le vivant suppose donc de revenir sur terre. Les odeurs d’humus d’une forêt, les parfums d’épices d’un repas de quartier, les discussions sous les frondaisons d’un arbre fruitier, les sentiers creusés par les passages répétés de telle ou telle bête, les palabres sous un platane de bord de rue, les trilles des oiseaux et leurs brusques variations… C’est par ces attachements sensibles et multiples au vivant d’un territoire que peuvent se construire des résistances, se nouer des alliances et qu’une nouvelle vitalité peut se déployer.


C’est l’alliance avec une forêt, une zone humide ou un triton, contre les «Grands Projets Inutiles» et leurs mondes. Ce sont des habitants qui prennent la mairie et inventent ensemble des nouvelles manières de fonctionner, pour préserver leur territoire de l’agriculture intensive et le faire revivre en y accueillant de jeunes paysans en bio. C’est une coopérative alimentaire, un café librairie ouvert sur la rue, et à tous ceux qui veulent faire vivre le lieu. C’est une ancienne ville minière qui se réapproprie collectivement son histoire industrielle pour penser demain et laisser la nature, comme un soin parmi d’autres, repeupler ses espaces dévastés par plus d’un siècle d’extraction intensive. C’est un maire qui récupère des terrains vacants et propose à un collectif d’habitants d’en faire des vergers. C’est une régie agricole communale qui donne la possibilité aux habitants de participer aux récoltes en échanges de légumes à prix libres, voire gratuits.


Protéger la nature suppose l’émancipation sociale

Si ces expériences d’intensité politique diverse parviennent, parfois malgré la répression policière, à dessiner des chemins pour contrer la crise écologique, c’est aussi parce qu’elles reconfigurent le mode de production et les rôles associés du système capitaliste dominant : la production se collectivise avec des consommateurs assumant des tâches de producteurs ; l’apprentissage se fait collectif ; la référence monétaire se dilue, voire disparaît, promettant d’autres formes de circulations de richesses, où s’échangent légumes et outils.


Autrement dit, notre attention aux relations que nous entretenons avec les humains doit elle aussi se transformer et s’enrichir de nouvelles modalités, car si le lien humains-nature dysfonctionne et a penché vers l’exploitation à outrance, sans égards aux cycles naturels et aux conséquences, on peut penser avec Murray Bookchin (2), fondateur de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire, que c’est aussi parce que la relation humains-humains dysfonctionne. La domination qu’exercent les riches sur les pauvres, les hommes sur les femmes, les vieux sur les jeunes, se prolonge dans la domination que les sociétés fondées sur la hiérarchie exercent sur leur environnement. Et de même que ces relations de domination aliènent les personnes – c’est-à-dire détruisent ou réduisent leur potentialité humaine –, de même ces sociétés hiérarchiques détruisent la nature. Mener une politique écologique appelle donc une mutation des rapports politiques et sociaux au sein de la société : «protéger la nature» suppose l’émancipation sociale, soit une société coopérative, décentralisée, organisée par et pour des citoyens, depuis leur territoire et leurs communes, sans pour autant s’enfermer dans un repli étriqué sur le local. A un niveau national Bookchin imagine, par exemple, une confédération de fédérations municipales.


Le territoire redevient un enjeu central

Ainsi la mise en dialogue de ces deux propositions, ici à peine esquissées, peut servir de boussole dans les temps difficiles qui s’annoncent, entre crise sociale sans précédent et un technocapitalisme nous présentant la virtualisation accélérée du monde, avec le déploiement prochain de la 5G et de ces multiples capteurs intelligents, comme désirable et écologique. Le territoire redevient un enjeu central, un espace concret, ouvert, à partir duquel il est possible de reprendre la main sur des processus qui nous échappent, parce que laissés aux mains des grandes entreprises et de l’Etat. Comment se nourrir ? Comment se loger ? Comment se soigner ? De quoi avons-nous réellement besoin ? Ces questions doivent être abordées aux bornes des territoires et des interactions entre eux. L’Ile-de-France, par exemple, est sortie de son bassin de subsistance et ne produit plus que 10 % de ce qu’elle consomme. Son fonctionnement, comme celui de beaucoup de métropoles françaises, basé sur des réseaux d’approvisionnement mondialisés et sur la spécialisation fonctionnelle d’espaces organisés autour d’un seul centre fortement urbanisé, la rend extrêmement vulnérable aux chocs à venir.


Il y aurait lieu de penser en termes de «biorégion», soit un espace dont les limites ne sont pas définies par des frontières politiques, mais par des limites géographiques – les habitants d’un territoire, les activités et les écosystèmes naturels étant appréhendés comme une seule unité organique au sein de laquelle chaque site, chaque ressource, de la forêt à la ville, des plateaux aux vallées, est développé de manière raisonnable en s’appuyant sur les atouts naturels du territoire.

Avec Baptiste Morizot et Murray Bookchin, c’est une refonte radicale et concrète de notre manière d’habiter le monde qui se dessine : une sensibilité au vivant enrichie de vibrations et de relations nouvelles, ainsi qu’une écologie populaire, politique, qui allie justice sociale et justice climatique, rompant avec les logiques économiques productivistes du système actuel.


A nous d’agir, de se relier, pour façonner de nouveaux territoires mais aussi d’accepter de rentrer en conflit avec ce qui les empoisonne.


(1) Manières d’être vivant, Baptiste Morizot, Actes Sud, février 2020.

(2) Pour un municipalisme libertaire, Murray Bookchin, Atelier de création libertaire, traduction 2003.


Mathieu Rivat est l’auteur de Ces maires qui changent tout, Actes Sud, 2017. Directeur du domaine fiction aux éditions Rue de l’échiquier.

Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

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