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« Pas de ville sans «polis» »


par Robert Maggiori - 4 mai 2021

Agir pour le vivant : Éditorial


La ville ne peut être comprise comme un lieu matériel, délimité par des murs et reconnaissable dans la spécificité de ses espaces, mais seulement comme communauté vivante.



On ne peut pas dire que le nom d’Hippodamos de Milet soit sur toutes les lèvres. Pourtant, si on se fie à ce qu’Aristote écrit dans la Politique – les historiens et les archéologues ne s’y fieront pas – c’est lui, philosophe pythagoricien, ingénieur, géomètre, physicien et architecte, qui aurait inventé le quadrillage ou la «division des villes en rues». Certes, bien avant l’aube grecque, on trouve des cités, en Crète, en Egypte, en Mésopotamie, organisées selon des principes similaires. Mais à Hippodamos (qui aurait «restructuré» sa ville natale, Milet, l’aire portuaire d’Athènes, le Pirée, peut-être Rhodes), on devrait le maillage urbain orthogonal, la géométrisation en damier, avec des rues qui se croisent à angle droit et divisent en ilots la ville, ceinte par un périmètre plus irrégulier, souple, s’adaptant à la conformation du terrain. Le territoire est ainsi partagé en trois aires, privée, publique et sacrée – division qui se retrouve dans la société, composée de trois classes («artisans, laboureurs et les défenseurs de la cité possédant des armes»), et même dans les sortes de lois, l’action judiciaire n’étant enclenchée que par trois délits, «l’injure, le dommage et le meurtre».



«Vivre ensemble»


Pourquoi rappeler ces «antiquités» ? Pour relever un geste très simple. Dans la Politique (II, V), Aristote cite, certes, la planification urbaine pratiquée par Hippodamos. Mais ce sur quoi il s’étend, ce sont les vues politiques de celui-ci, la «constitution» qu’il élabore, et la façon dont il conçoit la république. Platon avait fait de même. Dans le Protagoras (320c-323c), l’Athénien, pour décrire l’origine historique et conceptuelle de la «ville» originelle, la synoïkia (de syn, avec, et oikos, foyer, maisonnée : soit le rassemblement de maisons), fait appel à un mythe. Afin que les hommes survivent, il leur est fait cadeau, par Prométhée, du feu et du savoir technique. Cela est suffisant pour faire bien des choses, travailler, creuser, construire des «maisons» l’une à côté de l’autre, bâtir donc une synoïkia. Mais non pour «vivre ensemble», car il leur manque la politiké téchné, la politique, qui ne peut s’exprimer que dans une polis. Et une polis n’est telle que si, en plus des «dotations» architecturales ou «urbanistiques», existent des qualités morales : aussi donne-t-on en plus aux hommes l’aidos (respect réciproque) et la diké (sentiment de la justice). Dès lors on pourra bâtir des cités, qui ne sont pas des agrégats de maisons mais les lieux où les citoyens tissent entre eux des rapports de respect et de justice.


Les philosophes qui vont suivre effectueront le même glissement : quand on parle de la polis, de la cité-Etat grecque, on ne parle pas de la «ville», au sens urbain, mais on discute de l’Etat, de la souveraineté, de la citoyenneté, au sens de la philosophie politique. D’ailleurs, si elles ne se sont pas étymologiquement reportées à polis, maintes langues européennes, pour désigner la «ville», ont quand même intégré le radical de civitas, désignant l’agrégation des cives, des citoyens, sous une même juridiction (città, cità, cité, ciudad, ciutat, city, cidade, qyteti…) – à l’exception notable du français, qui a opté pour la villa romaine (maison de campagne ou la propriété rurale, puis groupe de maisons adossées à elle, formant le «village»), alors que son lexique contient «cité», utilisé en de nombreux sens (l’Ile de la cité est dans la ville de Paris !).


Subdivisions


Tout ceci pour dire que «la philosophie de la ville» – distincte de la cité au sens politique – n’est pas une entité très reconnaissable dans la tradition de pensée occidentale. Bien évidemment, cette tradition, depuis les Présocratiques, a été (et sera) happée par la question de l’espace en général, de même que des bâtisseurs et des architectes, notamment à la Renaissance (que l’on songe à Leon Battista Alberti) produiront, au-delà de l’esthétique, des philosophies. Mais le fait le plus notable est que la philosophie, quand elle a envisagé la ville, l’a pensée idéale, utopique – de Platon à Campanella, de More à Fourier et aux «socialistes utopiques».


Lorsqu’on regarde la vielle réelle, cependant, on peut s’étonner qu’elle n’ait pas davantage mobilisé la pensée philosophique. Que l’on prenne pour exemple la polis grecque ou la civitas romaine, on trouve toujours des subdivisions spatiales qui correspondent aux activités effectives ou symboliques par quoi l’homme se fait lui-même, construit son identité et son humanité. Que le régime soit démocratique, aristocratique ou tyrannique, la polis demeure comme espace public dont la «sauvegarde» revient à chacun, selon les différentes zones d’influence et d’agrégation : la «ville haute» (akròpolis), avec ses temples et l’aire sacrée du temenos, la «ville basse» (ásty), avec son «centre» qu’occupe l’agora, où se dressent les édifices publics et administratifs, où ont lieu les élections et les assemblées populaires, où se déroulent les activités de commerce et où l’on passe son temps libre – et, hors les murs, les nécropoles et les terrains agricoles (chòra).


De même pour l’urbs, dont le nom dérive du verbe urvare, qui a trait au fait de tracer un sillon, délimiter le cercle (ou le carré) sacré de fondation (pomerium) : avec ses édifices, ses places et ses rues, elle connaît la même division en zones sacrées, administratives, sociétales (forum), commerciales, et ne serait que «lieu physique» si elle ne s’intégrait à la civitas, l’entité administrative et juridique que constituent les citoyens.


Autrement dit il n’y a de «ville» qu’en tant que présence simultanée en un lieu circonscrit de tout ce qui définit la «condition» humaine, la finitude et le besoin d’imaginer des êtres divins, les relations à autrui, le travail, les rapports sociaux, les loisirs (otium), la culture, etc. C’est la raison pour laquelle une «ville», si elle est vidée de l’exercice de ces fonctions, n’est plus qu’un squelette mécanique absurde (comme l’ont fait réaliser les images des rues désertes durant les confinements dus à la pandémie) – alors qu’un «être naturel», un rivage, une montagne, un cours d’eau, garde son sens.


Eveil tardif


La ville ne peut donc pas être comprise comme un lieu matériel, délimité par des murs et reconnaissable dans la spécificité de ses espaces, mais seulement comme communauté vivante. Et c’est à cette communauté vivante que s’est intéressée la philosophie, à la polis, à la civitas, à la politique, à la citoyenneté, aux juridictions, aux lois et gouvernements, en négligeant sans doute l’urbs au sens strict - rues, artères, immeubles et magasins. Puisque l’oiseau de Minerve ne se lève que la nuit tombée, on dira que l’éveil a été tardif : il a fallu que les profonds bouleversements de la modernité transforment la ville, secouent les assises traditionnelles de ses fonctions et de son fonctionnement, l’effacent comme «centre urbain» et fassent émerger les pourtours indéfinis et inquiétants de la mégapole, puis de la post-mégapole, pour que se tisse une nouvelle trame de réflexions, où sociologie et philosophie se sont entrelacées : de Max Weber, Georg Simmel, Walter Benjamin ou Siegfried Kracauer à Henri Lefèbvre, Paul Virilio, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Massimo Cacciari…


Depuis, architecture et urbanisme se sont mêlés au dialogue et l’ont amplement enrichi. Au point qu’existe à présent une philosophie de l’architecture qui, sur bien des points, a ébréché l’architecture de la philosophie. Mais c’est une autre histoire.


Également disponible sur le site de Libération.

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