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Parlez-vous nature ?

Par Céline CURIOL—3 juillet 2020


Pour être vivante, la nature ne doit-elle pas aussi être parlée ?


Face à la réalité et l’ampleur des menaces qui pèsent sur les écosystèmes naturels, nos mots, qu’ils soient analyses ou cris d’alarme, n’ont pas eu, ces vingt dernières années, l’impact escompté. Entre le «récit catastrophique», envisagé comme moyen choc de mobilisation, et le «récit positif» qui s’appuie sur une mise en valeur des bienfaits de la nature pour l’humain, les modes de propagation des messages écologiques se heurtent toujours au rempart des conforts et des habitudes.


Face à un public noyé sous un déluge d’indignations constantes, les avertissements manquent dorénavant d’effets et il ne faut plus compter sur chiffres et données factuelles pour influer sur les engagements. On envisage alors une approche «affective» qui joue sur la corde sensible des individus, corde qui, à force de sollicitations par les industries du divertissement, de la publicité et des médias, semble s’user quelque peu. Nous continuons néanmoins à verser notre encre en espérant qu’«informé» et «sensibilisé», les citoyens modifient leurs comportements de consommateurs, adoptent des pratiques écoresponsables et agissent, dans leur sphère professionnelle, en faveur d’une prise en compte radicale des problématiques environnementales.


Richesse

Pour l’écrivaine que je suis – inquiète du sort de notre planète –, la recherche d’un moyen d’influence au travers de la langue constitue un enjeu majeur de la lutte écologique. En réfléchissant à la manière dont les discours sur notre environnement et ses ressources peuvent inciter à leur préservation, je suis revenue à la notion de langue vivante. Vivant voulant dire dans ce cas «parlé», une question m’est alors apparue essentielle : pour être vivante, la nature ne doit-elle pas aussi être parlée ?


Si, comme je le crois, la réponse à cette question est positive, la richesse, la complexité, la force comme la fragilité de cette nature doivent (re)trouver place dans notre langue, en vertu du principe ancestral selon lequel nommer, c’est faire exister.


Une langue vivante est hospitalière, accueille ce que ses locuteurs pourront saisir grâce à elle. Notre vocabulaire est le premier concerné, un vocabulaire dont on note l’appauvrissement lorsque est appréhendé, notamment par les urbains, l’univers naturel aux formes et processus d’une fascinante multiplicité. En l’excluant de nos conversations, nous excluons cet univers de nos observations et compromettons l’adhésion qu’il peut susciter. Entre l’appauvrissement du champ lexical et la réduction du champ perceptif, c’est un cercle vicieux qui s’installe. Au fil des ans, je n’ai cessé de constater par exemple combien peu d’étudiants distinguent les essences d’arbres parce qu’ils en ignorent les dénominations : dans leurs textes, un arbre est un «arbre». Un détail qui n’en est pas un quand les mots commandent aux émois et la généralisation à l’indifférence.


Renaissance

«La littérature tient à notre vie même, à la plus belle des vies, à la vie parlée», écrivait Gaston Bachelard, qui s’évertua à mettre en valeur la présence des quatre éléments dans l’imaginaire, déployant en cela une sensibilité écologique «avant l’heure». Dans l’atelier de création littéraire que je mène à Sciences-Po, je m’efforce d’initier une reconquête de «territoires naturels» grâce au déploiement du langage et l’extension des périmètres de cet imaginaire. Par cette démarche, il me semble possible de faire renaître ces vies sans voix, celles qui, parce qu’inaudibles dans nos paroles, deviennent invisibles et de ce fait destructibles. Ou celles qu’à notre insu, nous dénigrons parce que nous ne prêtons plus attention à la manière dont certaines de nos expressions les malmènent.


Une part de la fiction contemporaine française a fait le choix de se concentrer sur l’humain, sur ses déboires psychologiques, ses rapports sociaux ou politiques, sujets passionnants mais qui tendent à escamoter une part des situations où d’autres formes d’êtres fourmillent et se perpétuent. La description de l’environnement où évoluent les personnages y est souvent jugée inutile, encombrante, et sera écartée au profit de l’intrigue. On nous montre des personnages vivant «entre eux», recourbés sur leurs drames et leurs réflexions, mais dévolus d’intérêt pour le monde vivant auquel ils appartiennent pourtant. De fait, nous manquons de créations littéraires où le milieu naturel ne soit pas relégué au rang de décor ou de cadre, de support de projections anthropomorphiques, mais soit un sujet à part entière.


Désintérêt historique

Les universitaires américains ont su inventer l’écocritique littéraire à partir du nature writing, ce courant littéraire inspiré par l’écrivain H.D. Thoreau qui, depuis plusieurs siècles, cherche à «écrire la nature». En France, il est regrettable que l’écopoétique, qui envisage l’étude des modes d’écriture sous une perspective écologique, demeure une discipline périphérique. Plus développés, ces départements pourraient contribuer à l’étude de productions littéraires touchant aux enjeux environnementaux, notamment comme supports pédagogiques, ainsi qu’à la diffusion de récits vertueux. Des prix littéraires tel le prix François-Sommer, qui «honore chaque année une œuvre explorant les rapports de l’homme à la nature», pourraient également être davantage mis en valeur.


Remplacer le désintérêt historique des Français pour les ouvrages naturalistes par une curiosité envers des explorations plus contemporaines serait ainsi salutaire. Le roman a le pouvoir de rendre la nature à l’animation fantasmatique qui ressuscite l’attachement. Ne passons pas à côté.


Céline Curiol est l’auteure de romans et d’essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Un quinze août à Paris (2014), les Vieux ne pleurent jamais (2016).


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

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