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Musca la mouche, ou l'art de l'observation pour résister au laisser-faire

ParLisa Garnier, écologue et auteure —19 mai 2020


Le confinement nous a permis de redécouvrir les jardins, les balcons, les terrasses au travers des plantes, des insectes ou des oiseaux… Quelles leçons en tirer ?


Tribune. C’est assez courant d’observer les mouches en été. Elles viennent nous chatouiller en pleine sieste, se taper la tête avec insistance contre nos carreaux, se balader dans la fraîcheur des cuisines et puis, si l’on prend le temps de lever la tête, elles ont cette particularité de voler de façon complètement imprévisible : surplace, bifurcation sur la droite ou sur la gauche, puis se poser sans prévenir sur la vitre à notre plus grand soulagement. Enfin le silence.


Musca domestica rend perplexe. Cette imprévisibilité que nous percevons m’a rappelé cette phrase lue dans un article scientifique : lorsqu’il nous apparaît difficile d’imaginer une situation, nous sommes amenés à confondre cette difficulté et l’improbabilité du changement lui-même. Le temps est une force puissante. Accélération, décélération. Voler comme une mouche, ce serait ressentir une vitesse de plus de 1300 km/h. Alors quelle sensation lorsqu’elle décélère ? L’humain, en être de mouvement, se projette dans le futur en considérant que ce qu’il pense être aujourd’hui, il le sera aussi demain. Parce que chacun de nous tire des conclusions en fonction de la facilité avec laquelle nous nous souvenons du passé. En plein confinement, on entend parler de l’avant, de l’après. Et le «entre» ? Le présent, l’interstice, est ce moment de lien, impalpable, où l’on vit, où l’on observe, où l’on agit.


Une question de temps

Ces dernières semaines, nombre de confinés ont pu observer le printemps s’épanouir depuis leur fenêtre grâce aux arbres, ces êtres du présent. Avant, ces femmes et ces hommes n’avaient pas le temps. Mais avant, prenaient-ils le temps ? S’arrêter quelques secondes, c’est résister à se projeter dans le futur, c’est agir maintenant pour construire le futur. Applaudir le soir pour remercier les non-confinés en action, c’est être dans cet «entre» qui fait lien et qui nous rend le sourire. Apprendre le chant des oiseaux dans cette période de confinement parce qu’on les entend mieux, est un acte du présent.


Partout en France, de nouveaux résistants à l’extinction de l’expérience de nature se sont révélés ! Ils ont profité de la situation pour découvrir leurs jardins, leurs balcons, leurs terrasses au travers des plantes, des insectes, des oiseaux, des animaux, et parfois ils l’ont partagé avec des scientifiques grâce à des programmes de sciences participatives. Cet «entre» humain/non-humain est le premier pas d’un partage du lieu. Est-ce que ces souvenirs se révéleront faciles à retrouver plus tard pour en tirer des conclusions d’une joie de partager et de s’observer «entre» espèces terrestres ? Se regarder, c’est déjà interagir. Et n’allez pas croire que cela ne marche pas avec une mouche, parce que ses capacités visuelles sont telles qu’elles captent les subtilités des battements d’ailes de leurs partenaires. Alors un humain, pensez !


Souvenirs

Faut-il espérer que ces nouvelles mémoires de confinés effaceront celles de la perte qui prévalaient «avant» ? Parce qu’en ville, depuis plusieurs générations, ce sont les arbres d’alignement, les squares à l’herbe en moquette barricadée, les parcs et jardins aux règles strictes de partage qui ont prévalu. Longtemps, seules les friches offraient la liberté de se cacher dans les hautes herbes et frêles arbustes en devenir, seules les campagnes faites de haies opulentes, de prairies et de foin à ramasser, de sous-bois aux sentiers mystérieux, de dunes bercées aux embruns s’inscrivaient dans les souvenirs.


Mais ces souvenirs-là ont eux aussi lentement disparu et toutes les observations des autres vivants, toutes les odeurs, toutes les sensations douces ou terribles telles qu’une plongée dans les orties, tous les sons de bruissement, de jappement, de croassement, de chants effrayants ou mélodieux ne vivent encore que chez quelques adeptes de l’aventure de cette surprise que nous procure la diversité de nos compagnes sauvages.


Inbt

Qui observe la mouche avant de l’écrabouiller ? Musca domestica, au contraire de son nom latin, n’est pas domestique. C’est une espèce que l’humain n’a pas sciemment sélectionnée à son profit. C’est une sauvage qui a trouvé à nos côtés un formidable compagnon de route lui fournissant une quantité de déchets pour se reproduire et élever ses larves. Elle a donc ce double avantage de révéler notre ambivalence pour les espèces avec qui nous partageons étroitement l’espace. En face-à-face, elle nous fascine, nous dégoûte, nous met en colère, nous amuse, nous interroge, nous angoisse, nous énerve… Et à une autre échelle, plus globale, elle inquiète par sa relation aux espèces domestiques, aux millions de tonnes de vivants que nous élevons de manière industrielle et généralement confinés sur de petites parcelles ; elle inquiète par sa capacité à transporter des bactéries non souhaitables sur ses pattes (ce qui est également vrai pour les humains).


Alors ne nous cachons pas la face, Musca domestica est connue sous toutes les coutures : ses distances de vol (record de 32 km), sa vision des couleurs… Sa reproduction est décortiquée, ses préférences de nourriture annotées, ses lieux de ponte préférées (la fiente de poulet !), cela pour mieux l’éliminer.


Or les mouches sont d’efficaces pollinisatrices dans les fermes. Elles transportent plus de 80% du pollen. Détruire la mouche en mode industriel, c’est détruire une part de la pollinisation des plantes. Agir pour construire le futur, c’est être créatif et innover pour respecter une espèce comme tant d’autres.


«Aidez à revêtir le champ humain de verdure», écrivait Henry David Thoreau dans Résister à la tentation du laisser-faire… Alors, quel acte de résistance ferez-vous aujourd’hui, à part celui d’ouvrir la fenêtre pour déconfiner une mouche emprisonnée ?


Lisa Garnier, écologue, est l’auteure de Psychologie positive et écologie. Enquête sur nos relations émotionnelles à la nature, Actes Sud, 2019.

Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

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