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« Ma place au soleil »

par David Grémillet, directeur au Centre d’études biologiques de Chizé - 21 juin 2021

Chronique « l’Albatros hurleur »


Chaque semaine sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, les étonnantes « tactiques » des jeunes arbres pour faire le plein de lumière...

L’été arrive en forêt de Chizé, dans les Deux-Sèvres. Tout près de mon bureau, les chênes de la Réserve biologique intégrale couvrent les sous-bois d’une douce pénombre. La fraîcheur est bienvenue par ce premier coup de chaud de la saison ; les températures de plus de 30°C, inhabituelles il y a quelques décennies, sont devenues une nouvelle norme estivale. Mais la belle ombre des grands chênes, si paisible en apparence, cache une lutte féroce pour la lumière. Quand les rejetons, ces petits arbres d’une vingtaine de centimètres, poussent proches de leurs parents, la verte canopée peut se transformer en tombeau, bridant la photosynthèse des juvéniles et les affamant sur place.


Les minuscules arbres aux pieds des géants ont peut-être trouvé une parade élégante mais risquée, comme l’indique une étude américaine récente. Dans les forêts du Michigan, Benjamin Lee et Inés Ibáñez ont étudié les chênes rouges et les érables à sucre. Après avoir planté plus de 600 petits arbres sous des congénères adultes, ils les ont suivis de près pendant quatre ans, mesurant leur croissance, les dates de sortie des feuilles et leur capacité à stocker des réserves en énergie grâce à la photosynthèse. A peine 20 % des petits arbres ont survécu, une majorité succombant aux aléas climatiques, beaucoup plus qu’au grignotage par les cerfs de Virginie. Chez ces survivants, Benjamin et Inés ont découvert une stratégie étonnante : au printemps, les petits arbres, malgré leurs maigres ressources au sortir de l’hiver, produisent des feuilles une à trois semaines avant leurs aînés. Ceci leur permet, pour quelque temps, de profiter d’un maximum d’énergie solaire et d’engranger des sucres construits à partir du carbone de l’atmosphère. Ces réserves printanières correspondent parfois à plus de 80 % de toute l’énergie disponible aux petits arbres au cours d’une année. Plus ils stockent de carbone avant de se retrouver à l’ombre des grands arbres, plus ils ont de chance de survivre à l’été et de grandir. En effet, avec les canicules estivales, les petits chênes et érables respirent plus que d’habitude, libérant ainsi beaucoup de carbone. Si cette ressource est épuisée avant le printemps prochain, le jeune arbre mourra littéralement de faim.


Une échappée printanière de plus en plus risquée


L’échappée printanière des petits arbres qui verdissent avant leurs aînés est donc une question de survie mais, dans le contexte des changements climatiques, cette stratégie est de plus en plus risquée. Une croissance précoce des feuilles les expose aux gelées tardives, comme en ce début d’année 2021, et quand le climat devient chaotique la croissance des feuilles peut intervenir trop tôt, ou trop tard. Les jeunes arbres parviendront-ils à s’adapter à ces conditions fluctuantes ?


Pour Xavier Morin, du CNRS, l’échappée printanière identifiée par nos collègues américains est probablement commune dans les forêts européennes, mais son importance n’a pas encore été évaluée à large échelle. En forêt de Chizé, Daniel Barré, de l’ONF, me dit que cette adaptation est probable, mais que les petits arbres sont surtout en compétition avec leurs aînés pour la ressource en eau contenue dans le sol, et que beaucoup d’entre eux meurent de soif en été : les végétaux se dessèchent et leur système vasculaire s’effondre.


David Grémillet, est directeur du Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS-La Rochelle Université). Chaire d’Excellence Nouvelle-Aquitaine

Également disponible sur le site de Libération.

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