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Les communautés autochtones, simples usufruitières de la nature

Par Hervé Valentin, (ICRA International)—25 juin 2020


Pour les peuples premiers, les ressources naturelles sont considérées comme communes, gérées et redistribuées collectivement. Ces populations puisent pour vivre dans les ressources de la terre mère, sans l'épuiser.


Bien qu’occupant des espaces considérés par beaucoup comme exotiques voire marginaux (les déserts – chauds ou froids – et leurs périphéries, les forêts tropicales et équatoriales ou les savanes plus ou moins arborées), des territoires longtemps préservés du monde dit «civilisé», les peuples autochtones et leurs territoires au sens large sont aujourd’hui de plus en plus menacés par les pays développés et les nations nouvellement émergentes en quête de matières premières pour satisfaire leurs modes de vie et de développement. Ainsi, des forêts tropicales et équatoriales aux vastes pâtures des pourtours désertiques, des terres glacées du Grand Nord aux savanes arborées des contrées australes, les terres autochtones sont livrées aux appétits des multinationales, décimant terres et ressources, colonisant et polluant des espaces fragiles et menaçant la survie des populations dont les droits fonciers peinent à être reconnus.


Au-delà des approches traditionnelles – historique, structuraliste, culturelle – bien connues pour définir l’autochtonie, les peuples autochtones se caractérisent surtout par une proximité et une dépendance marquée vis-à-vis d’un environnement nourricier, une exploitation mesurée des ressources naturelles, une gestion communautaire du rapport à la terre mère, le tout entouré de liens symboliques puissants : si le monde industrialisé considère que la terre appartient à l’homme, les peuples autochtones pensent eux que l’homme appartient à la terre.


Savoirs transmis par voie orale

Depuis les temps paléolithique et néolithique, les sociétés n’ont pas cessé d’accumuler, sur leur environnement, des données qui leur ont permis de s’adapter en mettant au point tout un ensemble de stratégies, de réponses et d’informations régulatrices pour utiliser au mieux l’environnement compte tenu de leurs moyens tout en prenant soin de sa préservation, condition première de leur survie.


Ces savoirs ont d’une manière générale été transmis par la voie orale d’une génération à l’autre. Pourtant, beaucoup de ces connaissances fonctionnelles et régulatrices ont été perdues. «En effet, la constitution des sciences représente en quelque sorte un exil, celui de la nature des hommes et de la nature des choses et les nombreuses connaissances accumulées jusque-là ont été marquées du sceau de ce "qui va de soi"» (1). Cette fission provoquée par l’avènement des sciences entraînera une perte considérable d’informations contenues dans les pratiques dont les sciences ne tiendront pas compte car elles partiront du principe que la nature est inépuisable, sans limite, et que l’homme peut en disposer comme bon lui semble.


L’approche occidentale de la nature repose sur la dualité entre l’humain et le non-humain, d’une nature séparée de la société, soumise aux hommes qui en sont les possesseurs. Cette conception est étrangère aux peuples autochtones pour lesquels la nature et la sphère humaine ne font qu’un, sont intimement liées, de nombreux peuples autochtones confèrent ainsi aux plantes et aux animaux la plupart des attributs des sociétés humaines.


Malgré la colonisation des sociétés et des esprits par ces sciences et ces modèles venus du Nord, les sociétés traditionnelles et autochtones fonctionnent encore, pour un bon nombre d’entre elles, grâce aux savoirs ancestraux locaux qui demeurent bien présents et qui sont aujourd’hui encore, et comme par le passé, constamment alimentés par les pratiques et les expériences quotidiennes des individus.


Dans ces sociétés, les activités économiques de subsistance ne sont pas séparées du reste des activités sociale et culturelle, la sphère économique reste enchâssée dans les autres sphères sociales, spirituelle et environnementale, qui continuent à lui imposer leurs lois.


Forêts de bambous protectrices

Aux confins du Laos et de la Thaïlande, un des derniers groupes de chasseurs-cueilleurs d’Asie du Sud-Est, les Mlabris, parcourent les collines arborées et les vallées verdoyantes, la migration étant leur mode de vie. Leur territoire se caractérise par une couverture forestière continue, la présence de reliefs escarpés, de nombreux petits cours d’eau et la biodiversité y est encore remarquable. Les Mlabris se déplacent par petits groupes en fonction des saisons et des cycles forestiers et respectant une route migratoire précise. Les ressources et la sécurité alimentaire sont les critères dominants dans les prises de décisions des espaces à parcourir, mais ces dernières sont aussi influencées par les températures (en périodes des pluies, on privilégiera les routes d’altitude afin d’éviter les moustiques), la pluviométrie (débit des rivières à traverser), le vent (forêts de bambous protectrices recherchées en période de changement de mousson) et la proximité des villages (échange de produits forestiers contre du riz et du tissu, etc.).


Les Mlabris sont grands consommateurs de tubercules forestiers, de rhizomes, de champignons, de pousses de bambou, de rotin, et de palmier. Ils sont également friands de petits mammifères, d’oiseaux, de crevettes, de serpents, de petits poissons qu’ils pêchent, chassent à la lance… ou à la course. Lorsqu’ils décident de s’arrêter, les Mlabris construisent des huttes ou plutôt des abris sommaires avec quelques feuilles de palmiers ou de bananiers sauvages ajustées sur une charpente de bambou, qui serviront à se reposer, à préparer les repas, à se protéger de la pluie et à faire la fête.


Pour survivre en quasi-autarcie, ils ont hérité des techniques et de l’expérience des parents, transmises de génération en génération et issues d’observations empiriques. Le climat et les ressources ont toujours guidé leur itinéraire. Les Mlabris font partie de la forêt, ils y sont nés et veulent y mourir ; C’est leur maison, leur référence, leur éducation, leur monde ; Ils n’ont pas cherché à la dompter, ils s’y sont plutôt soumis en nomades respectueux des éléments de la nature en ne laissant pas de trace de leur passage… ou si peu.


«Nous prenons la forêt comme maison, nous prenons la lune et les étoiles comme lumière, nous prenons le bois comme oreiller, et nous dormons la tête couverte de fourmis à langue, les pieds couverts de fourmis à pince, le dos et le ventre couverts de fourmis piqueuses et nous sommes si heureux.» (2)


Pour les communautés autochtones, les ressources naturelles sont considérées comme communes, gérées et redistribuées collectivement. Les communautés se considèrent comme des usufruitières de ces ressources fournies par la nature dont l’accès ne s’effectue que dans la limite des pratiques liant les hommes et les esprits, car cet espace naturel et vital doit être valorisé tout en étant conservé. La conjonction de toutes ces pratiques est ainsi à l’origine de l’établissement d’un équilibre, d’une harmonie entre les hommes et leur environnement permettant le renouvellement de l’ensemble des sphères constitutives des sociétés et de la nature.


Ces dernières décennies, sous la poussée de fronts colonisateurs toujours plus puissants, la plupart des peuples autochtones ont trouvé refuge dans les marges de notre monde. Mais ces territoires sont à présent de plus en plus convoités par les industries extractives qui détruisent des écosystèmes riches en biodiversité, polluent les cours d’eau, bouleversent les rythmes et les parcours de transhumance, saccagent les forêts primaires d’où les peuples autochtones tirent leur subsistance.


Beaucoup de communautés autochtones sont aujourd’hui réduites à survivre sur quelques îlots préservés, à l’image de ces groupes Bagyélis subsistant sur quelques arpents de terre au milieu de l’océan vert et uniforme des cultures de palmiers à huile qui ont remplacé la forêt nourricière des communautés forestières du sud-ouest du Cameroun. D’autres, chassées de leur territoire détruit ou colonisé, sans espoir de retour, rejoignent les périphéries de grandes villes, orphelines de leur environnement, de leur mode de vie, éloignées à jamais des terres de leurs ancêtres, rejoignant les autres réfugiés de périphéries urbaines déjà surpeuplées.


Malgré tout, certaines communautés restent attachées aux lambeaux de terre que ces multinationales de la honte ont bien voulu leur laisser, pratiquant pour survivre un peu d’agriculture vivrière, s’embauchant ici ou là, en attendant des jours meilleurs avec toujours l’espoir de repartir un jour au cœur de la forêt nourricière, leur Eden depuis toujours…


(1) C. Raffestin, «Les ingérences paradoxales de la pensée écologique», in «Ecologie contre nature : développement et politiques d’ingérence», Ed. Puf, Collection Enjeux, Paris 1995. (2) Cantique mlabri tiré de l’article de Laurent Chazée, «A la rencontre des Mlabris», in Ikewan n° 39, janvier 2001.

www.icrainternational.org



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