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Les choses sérieuses

Par Eloi Laurent, Economiste, enseignant à Sciences Po et à l'Université de Stanford — 5 juin 2020


Quels indicateurs allons-nous privilégier pour sortir de la crise ? Ceux de la croissance et de l'économie ? Ou aura-t-on le courage de penser différemment…


Place aux choses sérieuses. Après la stupeur de l’angoisse sanitaire et la paralysie du confinement forcé, la vie économique reprend enfin ses droits : comment faire repartir la consommation et l’investissement ? Comment relancer la croissance ? Comment maîtriser les déficits ? Comment financer la dette ? Voilà d’indéniables et pressantes réalités, que seuls les tenants de la pensée magique peuvent prétendre ignorer.


Ne le dites pas aux «commentateurs» qui répètent en boucle ces choses sérieuses pour mieux feindre de les comprendre : ce ne sont pas des réalités. Ce sont des indicateurs économiques.


Un indicateur économique est un système de pensée, une vision du monde, un index qui pointe ici plutôt que là et sert à définir des priorités politiques en portant le regard sur certaines apparences pour en ignorer d’autres. Mesurer, c’est choisir. En situation de crise, un indicateur sert à définir la nature de la crise et l’horizon de sa sortie. Quand sera-t-on sorti de la présente crise ? Quand l’indicateur que nous aurons choisi pour en prendre la mesure sera revenu à la normale.


Calculs

Les crises économiques sont donc des moments privilégiés pour consacrer les indicateurs, qui servent alors de boussole pour définir ou redéfinir les horizons collectifs. Les indicateurs macroéconomiques qui accaparent aujourd’hui l’attention datent, dans leur version moderne, d’il y a environ un siècle. Ce n’est pas qu’ils soient inutiles, ils sont juste complètement dépassés. Ils sont par ailleurs profondément biaisés. Il y a ainsi mille façons de calculer un déficit public, devenu l’indicateur de référence de la construction européenne, et mille autres façons qu’avec le déficit public de mesurer la viabilité et l’utilité des dépenses sociales. Les dirigeants européens peuvent ainsi décider, demain, d’un trait de plume, que les investissements nécessaires à la transition écologique ne font plus partie du déficit public et donner à celle-ci une impulsion décisive. Si nous décidons de changer de vision du monde, le monde changera sous nos yeux, littéralement.


La croissance économique, qui s’est assurément effondrée, serait donc le bon indicateur de notre crise et le bon horizon de sa sortie. Notons que cet indicateur présente la particularité intéressante d’être directement inspiré du monde naturel mais de l’ignorer totalement. La croissance se nourrit dans les faits du dépérissement du vivant. La croissance économique est donc un mortifère oxymore. Relancer la croissance, c’est revenir à la vie, vous êtes sérieux ? Mais où d’autre alors porter le regard et pointer la lumière ? Quelles autres crises nous faut-il voir ?


La première est celle des inégalités sociales, que la croissance ne mesure en rien et qui détermine pourtant l’efficacité des politiques de sortie de crise. La crise sera réellement finie quand les inégalités sociales qu’elle a révélées et aggravées seront reconnues et atténuées. Le remède ici n’est pas plus de croissance, mais davantage de solidarité sociale et de mutualisation des risques, en somme la renaissance de l’Etat-providence. Les Etats-Unis pourraient, comme l’a fait en quelques mois l’administration Roosevelt dans les années 30, décider de créer des mécanismes de chômage partiel et d’assurance santé qui permettraient, comme dans la plupart des pays européens, d’éviter d’avoir à choisir entre mourir de faim et mourir d’étouffement.


La deuxième crise est celle de la coopération sociale et de la confiance. Le cas de la France est à cet égard éloquent. Il n’y aura pas de reprise économique sans confiance et pas de confiance sans assurance que le gouvernement place la santé au-dessus de la performance économique. La reprise dite «économique» est donc, dans les faits, conditionnée à sa relégation : les citoyennes et les citoyens demandent en fait une inscription symbolique des indicateurs de bien-être dans la Constitution non écrite du pays – «Que la santé prime le profit». De fait, les pays qui ont pu relativement protéger leur économie ont d’abord su préserver leur cohésion sociale. Ce n’est pas «l’économie» qu’il faut «relancer» : il importe de réinventer la coopération sociale.


Enfin, puisque la crise actuelle a pour cause profonde la destruction du vivant et sa marchandisation, la sortie de crise ne sera possible que lorsqu’il sera mis fin à la tendance à l’autodestruction des systèmes économiques contemporains, qui prétendent augmenter le bien-être humain en détruisant ses fondations, que sont la biosphère et les espèces encore nombreuses qui la peuplent. Il n’y a pas, en réalité, d’économie sans environnement, alors qu’il y a si peu aujourd’hui d’environnement dans l’économie.


La santé, physique comme mentale, humaine parce que naturelle, est au carrefour de ces crises, psychologique, sociale et biologique. La dépression actuelle pourrait donc, aussi certainement que celle des années 30 a engendré le PIB et la croissance, déboucher sur un nouvel horizon commun : la santé est l’indicateur clé du développement humain au XXIe siècle et doit être valorisée en conséquence. Posons comme principe que nous serons sortis de la crise actuelle quand la santé humaine, dans toutes ses dimensions et d’abord sa racine écologique, ne sera plus menacée par l’activité économique. Et donnons-nous les moyens de cette sortie de crise en inscrivant la santé physique et mentale au cœur de nos institutions et de nos décisions publiques. Place aux choses sérieuses.


Eloi Laurent est économiste, il enseigne à Sciences-Po et à l’Université de Stanford. Il est l’auteur de Sortir de la croissance. Mode d’emploi (Les Liens qui libèrent, 2019).


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