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Le temps des villes régénératives

Par Isabelle Delannoy, auteure, dirigeante de Do Green— 22 juillet 2020


C’est le moment d’être ambitieux. Formulons des hypothèses élevées. Fabriquons la ville fertile et productive...


Les élections locales seront nombreuses dans le monde en 2020. Cela est une bonne nouvelle car les choix de développement que nous ferons au niveau local seront cruciaux pour notre avenir. «Chaque demi degré compte, chaque année compte, chaque choix compte», dit Valérie Masson-Delmotte, présidente du rapport +1,5°C du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le Giec, paru en novembre 2018.


Ce rapport précise non seulement qu’un objectif de 1,5°C est encore tenable, mais il permet aussi de percevoir combien les difficultés sont d’une autre mesure pour 2°C et plus. La floraison municipale en France, où désormais la plupart des grandes villes ont revêtu une robe d’un vert arc-en-ciel, est une grande avancée dans ce sens. Car ce rapport met en évidence combien la réponse est en grande partie locale.


Cette floraison n’est pas non plus unique. Ces derniers mois, les élections locales – qu’elles soient régionales, cantonales ou municipales – ont montré une nette avancée du vote écologique en Europe.


C’est le moment d’être ambitieux. Formulons des hypothèses élevées. Fabriquons la ville fertile et productive ; la ville dense et spacieuse, la ville où l’architecture côtoie les jardins ; la ville où le piéton, le vélo, l’oiseau et la grenouille sont rois ; la ville où la plume se marie avec la feuille et le pétale avec la roue, l’axe et la pâle. Hambourg, Rotterdam, Liverpool, Portland, New York, Montréal progressent depuis plusieurs années dans ces voies. En Chine ou aux Pays-Bas, des quartiers entiers sont déjà zéro rejets. Les immeubles semblent posés dans des jardins qui infiltrent, dépolluent. Les passerelles enjambent canaux paysagers, mares et bassins au sein d’une végétation plantureuse et variée, tout en maîtrisant les coûts : ce traitement des eaux est 20 % à 50 % moins cher à la construction et 50 % moins cher à la maintenance. La ville verte protège des canicules et tempère le climat. Dix degrés d’écart peuvent être constatés en été entre un square et une rue voisine privée de végétation.


Perspectives radicales de réindustrialisation

Fabriquons la ville à la vie sociale et culturelle intense, la ville des tiers lieux, où l’on mutualise les espaces de travail, de culture, de service et même de commerce. Il n’y a en ce moment aucune limite à la créativité de ce que l’on voit s’inventer dans le monde, sinon notre difficulté culturelle à croire que l’économie et la vie sociale peuvent se fertiliser et croître ensemble.


Fabriquons la ville riche en emplois et en fabriques. L’économie nouvelle nous offre des perspectives radicales de réindustrialisation des territoires jusqu’au cœur des villes. Sur les bases de la fabrication ouverte et coopérative et de l’investissement citoyen, les collectivités, les habitants et les fabricants installent ensemble et localement, les industries correspondant à leurs besoins, qu’elles soient de pointe ou de biens courants. Un smartphone, un aspirateur, une voiture peuvent être assemblés dans nos pays en étant tout à fait concurrentiels comme le démontre par exemple le modèle suisse de la Softcar. Cette voiture utilise différentes logiques usuelles d’écoconception mais les combine, et parvient ainsi à diminuer de vingt fois le nombre de pièces à assembler, ce qui la rend plus compétitive à être assemblée localement. Mais pour que ces modèles expriment tous leurs potentiels nous devons réaliser une révolution culturelle majeure : ne plus JAMAIS posséder nos biens d’équipement mais en acheter l’usage. Alors nous pouvons faire renaître toutes nos industries au cœur de nos territoires et fournir l’emploi, les revenus d’investissement et les biens d’équipement qui font notre confort et notre productivité. De tels modèles couplent la voie du plein-emploi à celles du zéro déchet mais aussi du zéro extraction.


Economie régénérative

Fabriquons la ville de demain dense et spacieuse. Et par là même, répondons aux aspirations des Français. En 2018, une étude réalisée sur 4 000 personnes de tout âge, de toute condition et de toute localisation géographique mettait en évidence que les Français plébiscitent une ville verte, autonome, collaborative et de circuits courts.


C’est cette voie que nous ouvre l’économie régénérative qui fait converger toutes les dernières théories les plus novatrices : biomimétisme, agroécologie, permaculture et ingénierie écologique, écoconstruction, économie et société du pair à pair, économie collaborative, économie contributive, économie de fonctionnalité économie permacirculaire, économie symbiotique, entreprises apprenantes, gouvernance du centre vide (sociocratie, holacratie etc.). Elles permettent non seulement la coopération entre les humains, entre le vivant et l’humain mais aussi l’efficacité, la performance et une diminution des coûts. Elles donnent à notre futur un avenir.


Soyons réalistes, demandons l’impossible. Nous sommes en réalité en capacité de développer une ville agréable à vivre, confortable et connectée à la nature, autonome sur la consommation en fruits et en légumes, riche en biodiversité mais aussi en productions industrielles. Nous pouvons développer la créativité individuelle et donner à respirer et à boire un air et une eau purs. Nous pouvons tendre vers le zéro extraction, le zéro pollution, le zéro rejets, le zéro chômage et à régénérer les équilibres sociaux, écologiques et individuels, non pas en dépit de nos productions, mais parce que nous produisons. Nous pouvons le faire même dans les milieux aujourd’hui les plus difficiles et déshérités.


Emotions

Alors que tous les signaux planétaires sont au rouge, nous voyons, dans le même temps, les signes d’une métamorphose profonde de notre civilisation vers une civilisation du vivant. La distinction nature/culture fait place à l’appartenance, l’idée de la puissance par la domination à celle de la résilience par la coopération, la pensée de l’organisation sociale par la hiérarchie à celle d’une organisation en réseau. L’économie s’extrait de la pensée extractive pour introduire celle de l’économie régénératrice. Le monde vivant lui-même perçu longtemps comme inerte, inintelligent, sans émotions et sans culture se découvre aujourd’hui comme interagissant, complexe, mouvant, animé de décisions, d’émotions et pour certaines espèces, de cultures.


Matérialiser cette métamorphose demande à en produire les démonstrations concrètes et le vécu réel d’un habitat et d’une industrie humaine dont le visage serait transformé par cette pensée de l’appartenance. Quel serait le visage de notre civilisation occidentale, qui a produit dans l’histoire le confort technologique, la défense des libertés individuelles fondamentales de penser par soi-même, de créer, de s’exprimer et d’agir, si elle y ajoutait ce qui lui a toujours manqué : l’alliance entre le génie créatif humain et la fierté d’appartenance à la Terre et au Vivant ?


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

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