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Le temps des herboristes

Par Christelle Granja —18 mai 2020


Verveine, badiane, tilleul… Revigorées par le désir d’un nouveau rapport à l’environnement, les «simples» entrent en résistance.


Imprévisible, indomptable, la nature ? En partie, oui. L’industrie pharmaceutique, qui s’emploie à la maîtriser, le démontre un peu plus à chaque nouvelle crise sanitaire. De quoi susciter un regain d’intérêt du grand public pour les médecines dites alternatives, dont se félicite le paysan herboriste Thierry Thévenin. Depuis trente ans, ce syndicaliste et auteur engagé (1) produit et vend en circuit court des plantes médicinales, sans cesser de batailler pour la reconnaissance de son métier. Car depuis 1941, l’exercice de l’herboristerie hors des pharmacies est quasi interdit – seules certaines plantes, du fait de leur usage alimentaire, bénéficient d’une dérogation. Un héritage vichyste sur lequel beaucoup aimeraient tirer un trait…


«Les "simples", comme on les appelait déjà au Moyen Age (2), sont des plantes aux propriétés éprouvées depuis des siècles. Ce sont des remèdes accessibles, à portée de main, qu’on récolte localement en l’état, c’est-à-dire sans modification sinon minime : séchage ou distillation», explique Thierry Thévenin. C’est là la grande différence avec la pharmacopée moderne créée à base de molécule de synthèse : le médicament chimique imite le vivant, mais ne le contient pas. Avec la tisane, au contraire,«on est au plus près de la nature, on l’avale», sourit l’ethnologue Ida Bost, pour qui ce lien direct aux plantes – sauge, ginseng, menthe et autres orties – rejoint des enjeux«éminemment contemporains».


Rapport au temps

«Parce qu’elle symbolise une relation saine à l’environnement et un moyen de se reterritorialiser, quand une partie de la population éprouve un sentiment d’absence d’ancrage identitaire, l’herboristerie apporte une réponse aux angoisses de notre monde», résume la chercheuse. La nécessité «d’un autre rapport au temps», rythmé par les saisons, participe aussi de cette quête actuelle d’une plus grande connexion au vivant.


«Actuellement, j’attends que le bleuet fleurisse pour en faire la récolte, ce ne sera pas avant trois mois. On ne peut pas aller plus vite que le végétal»,témoigne Thierry Thévenin. Par ailleurs, les simples agissant sur le terrain de la prévention médicale davantage que sur celui des maladies aiguës (il n’est pas question de soigner un cancer avec une décoction de camomille…), les prescriptions s’étalent souvent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Bref, l’herboristerie est un art de la patience – sans compter qu’une décoction est plus longue à préparer qu’un cachet à prendre !


«Avec la crise du Covid-19, certaines personnes se sont tournées vers les simples pour booster leur système immunitaire, mais cela ne se fait pas en trois jours, met en garde Thierry Thévenin.Les plantes médicinales ne sont ni le Père Noël, ni le produit miracle qui permettra de sauver le monde en échappant aux vilaines cases de la financiarisation», insiste-t-il.


Prônant le chemin de la formation et de la connaissance pour lutter contre les positions idéologiques, le paysan herboriste reste vent debout contre l’industrialisation du secteur. En menant une concentration, une rationalisation, un traçage du vivant, cette dernière provoquerait «un énorme gâchis de matière première», dénonce-t-il. «On l’observe aujourd’hui : on ne peut pas aller contre le vivant, ni le maîtriser totalement. La quête du risque zéro aboutit à la paralysie et à la catastrophe», conclut Thierry Thévenin.


(1) Plaidoyer pour l’herboristerie, Actes Sud, 2013. (2) Simplicis medicinae ou simplicis herbae.


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