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Le temps de la solidarité écologique est venu

Par Raphaël Mathevet, (CNRS, Montpellier),John Thompson, (CNRS, Montpellier),Serge Morand, (CNRS, Bangkok), Didier Babin, (MAB-France), François Bousquet, (CIRAD, Montpellier)et Meriem Bouamrane, (spécialiste du programme L’Homme et la Biosphère MAB UNESCO) —7 mai 2020


L’arrêt brutal de nos économies, la suspension de nos routines, offrent l'opportunité de penser un nouveau contrat avec la nature.


Tribune. «L’homme doit seulement découvrir qu’il est solidaire de tout le reste», disait le regretté Théodore Monod, notre grand biologiste, explorateur et humaniste, à la fin du siècle dernier au sujet de l’avenir de l’humanité. Aujourd’hui, une grande partie de l’économie est à l’arrêt et la moitié de la population mondiale est en confinement. On engage dans tous les pays des centaines de milliards d’euros pour éviter l’effondrement général de nos sociétés modernes et relancer au plus vite l’économie. La crise s’est pourtant développée sur un fond de crise écologique, d’épuisement des ressources naturelles, de révolution technologique, de bouleversement climatique, d’érosion de la biodiversité, d’altération de nos liens à la nature, de déficit de relations sociales, de perte de sens. Le risque systémique d’effondrement n’était bien souvent considéré par les décideurs qu’au sujet des systèmes bancaires ou financiers.


Pourtant, le terrain était propice et les études abondantes. Les maladies infectieuses sont associées à l’évolution humaine et à l’histoire de l’humanité. Nous continuons de partager avec les primates non humains nombre de maladies infectieuses, du fait de la domestication animale – qui est la grande révolution infectieuse – et des nouvelles émergences où les animaux domestiques en pleine explosion démographique sont les amplificateurs et les intermédiaires dans le contexte d’une accélération inédite des échanges (biens et ressources vivantes, transport et tourisme de masse) dans le cadre de la mondialisation. Les réponses politiques et opérationnelles ont été et sont toujours biosécuritaires, aussi bien chez les animaux domestiques (confinement et abattage, comme lors de la crise de la vache folle), les animaux sauvages (abattage pour les bouquetins du massif du Bargy pour prévenir la Brucellose menaçant la filière Reblochon, confinement dans les Ardennes face à la peste porcine africaine via les déplacements des sangliers), et pour les humains depuis les lazarets des lépreux jusqu’à la distanciation sociale ou le traçage par les outils connectés.


La crise actuelle est globale et violente. Ses conséquences à travers le monde seront majeures et sont, pour partie, encore méconnues sans doute. Nombreux sont ceux qui participent aux exercices d’indignation ou encore ceux qui dépriment ou qui ont succombé au catastrophisme. D’autres se préparent au temps du survivalisme individuel ou corporatif, d’autres encore parient sur les nouvelles technologies, la mise au point rapide d’un traitement ou d’un vaccin, d’autres enfin sur les budgets de relance aveugles et inconditionnels qui atteignent des montants jamais vus. Mais comme disent les Anglo-Saxons, more is always more… et pas nécessairement mieux.


L’humanité n’est pas condamnée au déclin et la crise actuelle impose des mutations et des ruptures avec les processus qui dévastent la planète, la prospérité et le futur des jeunes générations. La transition écologique est une espérance et une impérieuse nécessité. Il est urgent de rassembler les forces vives qui travaillent à ce changement depuis longtemps, en théorie comme en pratique. Penser le monde de demain demande d’être pragmatique. Il s’agit aussi de motiver les envies et les rêves, de libérer les énergies des actions citoyennes et politiques de tout bord, d’investir dans l’intelligence collective en construisant des passerelles entre les différentes visions du monde, des savoirs divisés, des réseaux techniques et socioécologiques, qui tous constituent le support de la transition écologique. Il s’agit surtout de bannir l’indifférence et l’inertie qui primait jusqu’alors dans les perceptions de la dégradation de l’état général de la planète qui s’accompagne très souvent d’une dégradation humaine et éthique amplifiant les inégalités entre pays et entre humains. Il s’agit d’écouter «tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres», comme le soulignait le pape François dans sa lettre encyclique sur la sauvegarde de la Maison commune.


Les milieux naturels se caractérisent par l’interdépendance, la circularité et le long terme. Nous, humains, devons être conscients de notre double dépendance : vis-à-vis de la société et vis-à-vis du reste de la biosphère, ce tissu vivant de la planète. Cette solidarité écologique se situe dans l’entrelacs des relations que nouent les hommes entre eux au sujet de la nature et dans la relation qu’ils établissent avec elle. Il s’agit d’engager notre responsabilité et d’agir avec la conscience de nos interdépendances sociales et écologiques : être à la fois solidaire quant à l’accès des humains à la biodiversité et à ses services et être solidaire avec le vivant.


L’arrêt brutal de nos économies, cette suspension de nos routines, représente l’opportunité de réfléchir à changer, de profiter des semaines, des mois et des années à venir pour repenser notre mobilité et décarboner nos modes de transports, découpler création de richesse et consommation des ressources, redéfinir les liens entre nations. Il faut créer un nouveau contrat avec la nature qui doit desserrer l’étau avec lequel nous avons eu de cesse de forcer ses processus, mais aussi considérer la redistribution afin de lutter contre les injustices économiques, sociales et environnementales.


Il revient à chacun de prendre sa part, de contribuer dans la mesure de ses possibilités, à l’exploration continue de deux questions essentielles : quel développement voulons-nous ? Quelle nature voulons-nous ? Il convient pour cela d’inciter tous les niveaux décisionnels (citoyens, collectifs, associations, syndicats, groupes spirituels, communes, entreprises, départements, régions, services de l’Etat, organisations du système des Nations unies…) à penser individuellement et collectivement puis mettre en œuvre cette solidarité – distante et de proximité – dans ses dimensions écologiques, sociales et économiques. Il s’agit plus que jamais de faire nôtres les mots du géographe Elisée Reclus : il s’agit d’«être rationnel parce que solidaire, et solidaire parce que rationnel». Assurément, puisque la solidarité écologique n’existe pas, c’est maintenant qu’il faut l’inventer.


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

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