Rechercher
  • AgirPourLeVivant

Le jour d’après : vision d’un écologue

Par Gilles Boeuf, Professeur émérite à Sorbonne Université—21 mai 2020


Aujourd’hui, quand elle est suffisamment préservée, la diversité du vivant nous nourrit, nous guérit, nous inspire... A nous d’en tirer les conséquences.


Le 16 mars, vers 20 heures, le président de la République Française, Emmanuel Macron, annonçait les mesures pour la mise en place du confinement de la population en France dans le cadre de la lutte contre la propagation de l’épidémie du Covid-19 et il prononçait ces mots :«le jour d’après ne sera en aucun cas un retour au jour d’avant !»


Vous pouvez imaginer l’impact de telles paroles sur un scientifique écologue ! Nous en rêvions tous, changer enfin nos comportements suicidaires et passer à autre chose de totalement nouveau ! Notre thématique essentielle sera alors dans cette tribune de nous poser de façon lancinante la question : «l’attaque mondiale de ce petit coronavirus de chauve-souris, avec ses 15 gènes, démarrée dans la région de Wuhan en Chine, quelque part en fin d’année 2019, pourrait-elle constituer l’électrochoc collectif dont l’humanité a tant besoin pour enfin infléchir sa courbe de développement ?»


Depuis combien de temps nous dit-on, voit-on écrit «nous allons dans le mur» ? De multiples donneurs d’alerte, scientifiques, naturalistes, philosophes, médecins, écologistes, même plus récemment quelques économistes «non conventionnels» et politiques des mouvements environnementalistes sont venus s’agréger à cette cohorte d’humains de bonne volonté qui ont vraiment profondément envie de «faire quelque chose» et de changer la donne, enfin d’harmoniser nos relations avec le vivant non humain.


Sable mouvant

Le problème c’est que nous n’allons pas vers un «mur», bien solide, bien visible de loin, véritable forteresse imprenable qui demanderait de la prudence raisonnée dans son abord, nous obligeant bien à un moment donné à nous mettre à freiner voire à «piler» sur place. Nous sommes plutôt, de par nos comportements inconséquents et irresponsables, beaucoup plus proches de l’abord d’une zone de boues fluides et de sables mouvants dans lesquels nous mettrons un bras, puis l’autre (nous les avons d’ailleurs déjà mis), une jambe puis l’autre, puis la tête et disparaîtrons sans nous en apercevoir…


Dans les années 60, en pleine expansion démographique galopante, de grands mouvements ont démarré à la suite de réflexions de «penseurs» et la publication d’ouvrages fondateurs comme Silent spring de Rachel Carson ou encore Avant que nature meure de Jean Dorst. C’était l’explosion de l’écologie politique et aussi de la science écologique. Rappelons que nous étions 2,2 milliards d’humains en 1945, et que nous allons parvenir à 8 milliards. Relisons les travaux du Club de Rome, et le célèbre rapport Meadows de 1972 («The Limits to Growth») il est lumineux dans ses conclusions : alors, pourquoi ceci n’a pas été suivi d’effets ? Et plus récemment, en 2018, Gilbert Rist a publié la Tragédie de la croissance.


Alors, pourquoi continuons-nous aveuglément à nous «suicider à petit feu» et à «continuer comme avant» ? Vous comprendrez bien que je perçois très fortement l’inquiétude de notre jeunesse, je suis professeur des universités et enseigne dans beaucoup d’écoles. Et croyez-moi, toutes ces communautés sont passionnées par ces questions et ne considèrent pas nos interrogations environnementales comme des «points secondaires» ou des élucubrations d’écologistes irresponsables et catastrophistes !


Education

Il est déterminant de constamment informer, sur de solides bases scientifiques, et je suis plus qu’importuné par les dizaines de bêtises et d’informations débiles, tronquées, inventées, fausses, diffusées depuis quelques mois. J’ai beaucoup aimé le pamphlet de notre ami Etienne Klein publié chez Gallimard le mois dernier. Chacun assène son opinion et justement la science n’est pas une opinion ! C’est pourquoi, dans toute cette histoire, et bien entendu depuis toujours et surtout pour demain, l’éducation impartiale est essentielle.


Depuis le tout début, à l’école maternelle, au primaire, dans les collèges et lycées, dans les universités, les grandes écoles, l’enseignement des bases de l’écologie est indispensable. Je parle bien ici de la science écologique, la science qui étudie les relations entre tous les êtres vivants, bactéries, protistes (ces grosses cellules à noyau que sont par exemple les microalgues de l’océan ou encore les levures), champignons, plantes et animaux. Et tout aussi important que l’acquisition de connaissances, un développement aigu de «l’esprit critique» pour arrêter cette vague de fake news déplorable et si présente dans nos réseaux sociaux. Et nous sommes dans un pays en train de réduire l’enseignement des sciences de la vie et de la terre au lycée ! Je ne comprends absolument pas pourquoi, en ces moments où au contraire nos concitoyens ont un besoin viscéral d’informations scientifiques synthétisées sur ces sujets.


Etat des lieux

Alors, que penser pour demain ? Vous connaissez tous la situation actuelle des milieux dans le monde : trop de destructions des écosystèmes, artificialisation généralisée des sols, morcellement des «fragments de nature sauvage», pollutions innombrables, de nos sols, des rivières et fleuves, de l’air, de l’océan et pas uniquement avec les déchets de plastiques, mais aussi les métaux lourds, perturbateurs endocriniens, pesticides et biocides divers, disséminations anarchiques partout d’espèces vivantes allochtones (la «roulette écologique»), espèces invasives, surexploitations des «ressources» tant minérales que vivantes, dans la forêt tropicale ou les océans (pêche). Et nous vivons cet effondrement de la biodiversité (le rapport de l’IPBES du 6 mai 2019) et bien entendu cette accélération effrénée du changement climatique (les rapports du Giec, de 2019). Le mois de mars 2020 est à nouveau le plus chaud jamais vécu depuis le début de nos enregistrements…


Nous suivrons très volontiers Dominique Méda quand elle spécifie «la reconversion écologique de nos sociétés apparaît donc non seulement comme le seul moyen d’éviter une dégradation inimaginable de nos conditions de vie, mais aussi comme une manière radicale de repenser le travail et l’emploi». Tout est là, le défi est lancé. L’actuelle pandémie qui se propage comme un éclair saura-t-elle convaincre que le respect envers les animaux, les relations respectueuses entre humains et non-humains, est la voie de la sagesse pour l’humanité et les autres habitants de la Terre, qui ont tout autant qu’elle le droit d’y vivre leur vie ?


Lors de cette période de confinement favorable à l’introspection, chacun a pu repenser la manière dont il interagit avec les autres animaux, ses relations avec le vivant, et à l’impact de ses actions quotidiennes sur l’avenir du vivant. A quand une vraie culture de l’impact ? Pour préparer ce jour «d’après» dont il est aujourd’hui beaucoup question, inspirons-nous du vivant : il est là depuis près de quatre milliards d’années. Malgré des crises gigantesques et très dures, il s’en est toujours sorti. Aujourd’hui, quand elle est suffisamment préservée, la diversité du vivant nous émerveille, nous nourrit, nous guérit, nous inspire. Nous oublions en permanence que nous sommes eau et cellules… Alors, à quand ce retour à une pensée d’intégration dans ce monde vivant qui nous entoure et non de domination stupide et stérile ?


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

33 vues

Posts récents

Voir tout