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Le design ne doit-il pas se reconnecter au monde du vivant ?

Par Olivier Saguez, designer, président-fondateur de l’agence Saguez & Partners—26 juin 2020


Le design doit faire sa mue en redevenant plus frugal, économe, malin, utile à 100%. Et forcément durable…


Tribune. Dès son apparition à la fin du XIXe siècle, le design est fondateur de l’essor de la révolution industrielle en Europe, en jouant un rôle fort de différenciation entre les industries françaises, anglaise et allemande. Il met du «beau dans l’utile» (1) en aidant les industries à dessiner des trains, des gares, des transatlantiques, des voitures, des avions, et aussi des services publics, comme des postes, des écoles ou des banques.


Mais à l’époque, c’est surtout le design des produits bon marché qui installe définitivement la notion de design auprès du grand public. Soumis à un cahier des charges, contrairement à l’art dont l’œuvre est signée d’un auteur, le design est «un art appliqué… à l’industrie», dit-on dans les années 1900, période des grandes expositions universelles. Rien ne vaut le design d’une lessiveuse, d’une friteuse, d’une cocotte-minute, ou d’un aspirateur…


Parce que le design est démocratique et vise à rendre beau le quotidien de la vie des gens, et que le Bon Marché n’est pas encore synonyme du grand magasin le plus cher de l’Occident. C’est l’époque des arts ménagers et des «formes utiles et des objets de notre temps», titre d’une exposition au musée des Arts-Décoratifs en 1949. Dès lors jusqu’aux années 90, le design est marié à l’industrie, on parle même d’une esthétique industrielle. C’est l’époque de Poclain, Lip, Prisunic, De Dietrich, Shell, Elf, Manufrance, Renault, France Télécom et des designers Roger Tallon, Olivier Mourgue, Marc Berthier, Marc Held, et Raymond Loewy qui déclare, dans son livre la Laideur se vend mal (2), que le design fait vendre. On parle de marque industrielle, où le design est total voire global, quand il aide la marque à marquer dans toutes ses formes et dans tous ses modes d’expression (design produit, design graphique, design architecture, design numérique). La marque devient mondiale, elle veut être reconnue partout et par tous.


Et puis, dans les années 2000, accident de parcours, le design devient (chez certains) un art. Il s’éloigne de l’utile, de l’accessible, des usages, de la vie quotidienne des gens… Il se retrouve dans la pièce unique, le questionnement. Il quitte sa fonction d’origine, bref il se remet à flirter avec l’art et, pire, il est cher et élitiste.


Pour ne pas céder à cette tentation artistique, rappelons-nous les dix principes du «bon design» selon Dieter Rams, designer culte de Braun qui a influencé Steve Jobe et Apple : «Tout bon design est : innovant, utile, esthétique, compréhensible, discret, honnête, durable, précis, respectueux de l’environnement et c’est aussi peu de design que possible». Le design fait l’objet d’une commande, venant souvent d’industries du secteur privé (les services publics y ont de moins en moins recours), pour rendre utile leur produit dans la vie quotidienne des gens. Aujourd’hui, ce n’est plus le produit ni le lieu en lui-même qui doit compter, c’est ce que l’homme fait avec le produit ou dans le lieu, les usages que l’un ou l’autre lui procure. Car, il faut l’avouer, il y a eu des dérives : le design a fait vendre des produits inutiles jusqu’à devenir un argument de vente, un adjectif qualitatif «cet objet est design» le réduisant à sa forme esthétique.


Folie «extractrice»

Encore trop connecté à l’industrie, à la technologie et au monde du numérique, le design devra se reconnecter demain en priorité aux usages, à l’Homme et au monde du vivant. Le développement durable et le partage des ressources comme des usages sont au centre des nouveaux enjeux planétaires. L’usage doit primer sur l’image et le design doit davantage se préoccuper de l’homme, être vivant dans le monde du vivant, que de l’industrie. Comment imaginer concevoir du design pour l’Homme, sans prendre en considération son environnement naturel, sans interroger constamment toutes ses interactions avec son espace de vie, que ce soit à petite ou à grande échelle ? Qu’est-ce qui est bon pour l’homme et pour sa planète ?


Depuis la première révolution industrielle, le développement technologique, qui va de pair avec le design, s’est accompagné par ce qu’il faut bien appeler une folie «extractrice» en entraînant la destruction massive d’écosystèmes naturels à travers le monde. Ne serait-ce que l’incroyable paradoxe entre la consommation exponentielle de produits technologiques ultrasophistiqués et le contexte déplorable de leur fabrication dans des pays où les conditions de travail sont indignes et où la consommation abusive de ressources telles que des métaux rares, du sable ou de certains végétaux, provoque des catastrophes écologiques irréversibles.


Le design n’a peut-être pas «le pouvoir de prolonger notre existence sur terre», comme l’affirme Paola Antonelli, conservatrice au MoMA, et on ne peut être que d’accord avec Baptiste Morizot (3) quand il nous rappelle que nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres espèces du monde du vivant. Mais c’est un art de l’observation qui a beaucoup à apprendre du vivant. En redevenant plus frugal, modeste, économe, malin, utile à 100% et forcément durable, le design sera plus proche de la nature et du vivant.


Dernier ouvrage paru la Manufacture Design, un lieu unique, Alternatives/Gallimard, 2020.

(1) Le beau dans l’utile, Yvonne Brunhammer, Collection Découvertes, Gallimard, 1992. (2) La Laideur se vend mal, Raymond Loewy, Gallimard, 1990. (3) Manières d’être vivant, Baptiste Morizot, Actes Sud 2020.


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