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« Le bruant des neiges, flocon à plumes »

par David Gremillet, directeur de recherche au Centre d’études biologiques de Chizé - 19 octobre 2021

Agir pour le Vivant : Chronique « Un été arctique »


Comme chaque année depuis 2004, notre équipe du CNRS et de l’Institut polaire français Paul-Emile Victor est installée sur la côte est du Groenland, à Ukaleqarteq, pour y étudier les animaux (fin). Aujourd’hui, le bruant des neiges.

A 4 heures du matin, ils me réveillent une fois de plus. J’entends leurs petites pattes qui tambourinent au-dessus de ma tête. Alors qu’ils ne pèsent que 35 grammes, ils font un raffut d’enfer. Toute une famille de bruants des neiges fait la chasse aux insectes et aux araignées, sous le soleil permanent de l’été arctique. Vers 4 heures du matin, l’astre sort de derrière la montagne et réchauffe le toit en bardeaux sombres de notre cabane groenlandaise.


Cette brusque augmentation de température anime les invertébrés, que les bruants poursuivent avec frénésie. Plusieurs fratries de quatre ou cinq ados sont accompagnées de leurs mères, auprès desquelles les jeunes quémandent de la nourriture avec force pépiements.


Les petits bruants sont nés deux semaines plus tôt dans une fissure de rocher, un nid soigneusement choisi par leurs parents afin qu’il soit hors de portée des hermines et des renards. Ces quartiers hautement sécurisés sont rares, et les mâles rentrent de migration dès le mois d’avril afin de garder celui de leur choix et d’attendre la partenaire de l’année précédente.


Ils affrontent alors des conditions quasi hivernales, avec des températures souvent proches des -30 °C et des blizzards qui recouvrent totalement les oiseaux blottis à l’abri du vent. Ils se déplacent et se reposent en petits groupes mais, au contraire des manchots en Antarctique, ils ne se tassent pas afin de mieux affronter la froidure : ils préfèrent grelotter, posés dans la neige ou dans une fissure rocheuse, à quelques dizaines de centimètres les uns des autres.

Voyages au long cours


Incroyables bruants, qui seuls parmi les passereaux (1) ont su coloniser les très hautes latitudes au nord du globe. Ils nichent tout le long des côtes de l’Arctique jusqu’au nord du Groenland, grâce à un métabolisme hors du commun et parfois un petit coup de pouce de l’humanité. Dans la froidure, les bruants s’approchent volontiers des habitations, pour profiter des miettes de pain mais aussi picorer les graminées qui entourent les villages Inuits.


Cette végétation est fertilisée par les déjections des habitants et des chiens de traîneau, eux-mêmes principalement nourris avec les produits de la chasse aux mammifères marins, aux oiseaux et aux poissons. Indirectement, certains bruants des neiges sont ainsi sauvés des frimas polaires grâce aux abondantes ressources marines de l’Arctique.


Ces bruants, satisfaits du service, passent tout l’hiver au Groenland. Les autres migrent, depuis le Groenland Ouest vers la région des grands lacs en Amérique du Nord, ou depuis le Groenland Est vers le nord de la mer Caspienne, en Russie. Ces voyages aux longs cours sont effectués en altitude et de nuit, avec pour compas le champ magnétique terrestre. Mais la navigation n’est pas sans failles et certains s’égarent, comme ce beau mâle apparu aux îles Chausey (Normandie) au printemps 1994, qui déjà m’appelait vers le Groenland.


(1) Oiseaux de petite taille appartenant à l’ordre des passériformes, qui regroupe plus de la moitié des 10 000 espèces d’oiseaux.

Également disponible sur le site de Libération.

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