Rechercher
  • AgirPourLeVivant

Le Banquet des mille espèces

Par Pierre Ducrozet et Julieta Cánepa —16 juin 2020


L’occasion est unique d’entamer un nouveau chapitre. Tout est à revoir, puisque tout est provisoirement à terre ou, tout au moins, en phase de réinvention.


C’est une idée qui n’est pas si vieille – elle semble avoir mille ans. Née adroitement dans le sillage d’autres concepts comme le progrès technique et la modernité, elle établissait dans le cœur de l’être humain que son territoire était infini, son règne sans partage, sa direction pointée droit vers le ciel. L'idée jaillit conjointement dans les cerveaux affûtés d’entrepreneurs, de banquiers, d’ambitieux quatre étoiles. Ils plaçaient la fulgurante trajectoire de l’espèce sous l’étoile de constantes liquidités monétaires et énergétiques, d’une emprise sur les sous-sols, de milieux naturels à son service.


Le génie de Marx fut de saisir cette idée comme contenue dans une époque, dans des lieux, dans une éthique, et de prévoir son règne à venir. Tous les adversaires théoriques qu’elle a dû depuis affronter, elle les a mis à bas. Sans angle mort apparent, forte du poids de l’évidence, elle semblait imprenable.


Cycle

L’idée est devenue un récit glorieux qu’on se racontait le soir pour continuer à y croire. Or cette histoire-là est morte. Il faut un public pour une histoire, peu importe laquelle, qu’elle nous soit racontée dans une salle de cinéma ou un meeting, au cours d’un siècle et demi de politique ou entre les pages d’un livre. Au moment précis où le public cesse d’y croire, l’histoire perd sa validité. L’histoire du capital et de la maison pérenne (appelons-la comme ça) s’est ébréchée à partir du moment où nos yeux enfin dessillés ont vu qu’elle nous menait, au nom de l’accroissement constant, à ravager les sols, les airs, le vivant, lorsqu’il est devenu évident que l’idée d’une corne d’abondance pour tous n’était qu’une mascarade profitant à une poignée de personnes, précisément les responsables du désastre. Qu’elle emmenait, en dégradant plus qu’elle ne produisait de richesses, l’ensemble du vivant dans son cycle de destruction, nous préparant un futur en forme de désert. Moloch à la bouche vorace détruit ses enfants – et ses parents.


Déjà frappée d’illégitimité, cette histoire vient de recevoir en direct le coup de grâce sous nos yeux sidérés : l’idée d’une société comme un espace sur lequel étendre nos pieds, de la maison pérenne, tout cela aussi était une farce, un château de sable qui s’est écroulé en deux mois sous l’effet d’un virus né sur les franges des territoires arrachés aux mondes sauvages. Non pas que le coronavirus ait entièrement mis à bas notre édifice, celui-ci se relèvera, même sérieusement amoché, de cette maladie (laquelle est, elle aussi, un récit centré autour du monde occidental, aisé, hors-sol, brusquement ébranlé dans ses certitudes), mais c’est un nouveau fondement qui s’est érodé.


Parmi les 7,7 milliards d’habitants de la planète, dont près de la moitié vit avec moins de 5 dollars par jour, qui encore pour croire au conte du progrès technique, de la capitalisation comme place forte ? Les spectateurs ont quitté un à un la salle, ils ont été sommés de rentrer chez eux, d’où ils ont pu assister, depuis leur balcon, à la chute d’un nouveau pan du récit anthropocentré. Une brèche alors s’est ouverte dans la muraille théorique, basée sur l’absence d’alternative possible, sur le chaos en cas de déviation. On a vu qu’il est possible d’arrêter le train en marche – mais alors, dans quelles directions on repart ?


Unité-monde

Pour la première fois peut-être, nous avons conscience d’habiter un seul monde. Le grand tremblement écologique nous indique très clairement que les délimitations humaines ne sont qu’une illusion, que les drames et les mouvements, les fleuves noirs et les mers acides, les utopies et les virus se foutent bien des frontières, notamment celles que les êtres humains ont établies entre eux et le vivant, comme s’ils n’en faisaient pas partie. Il n’y a qu’une unité-monde. On le savait théoriquement, on est maintenant entrés dans la matière. C’est un tournant majeur.


Pour la première fois depuis le début du règne de la maison pérenne, nous nous rendons compte (bien lentement, certes) que nous faisons partie d’un tissu de vie complexe, que nous partageons un destin commun avec toutes les espèces, que notre survie dépend de la leur. Nous ne sommes pas rois et ne l’avons jamais été. Acacias, mésanges, narvals, êtres humains, nous sommes tous acteurs d’une même histoire commune, multilingue, ramifiée, inaudible à nos oreilles déshabituées et qui pourtant fourmille de toutes parts.


Pour retrouver un équilibre terrestre, nous devons avant tout écrire et adopter une nouvelle histoire, qui soit encore plus puissante et séduisante que la précédente. Elle est là, devant nous. Ce n’est pas du tout une bluette bio, un conte léger à raconter au coin du feu. C’est le récit vibrant d’un être au monde, d’un devenir-souffle, d’une effloraison sauvage. C’est une fête furieuse à laquelle tout le monde est invité à prendre part. C’est une histoire commune, vibrante, sans haut ni bas, sans meneur ni barde. On pourrait l’appeler Eloge de l’infini, le Banquet des mille espèces, ou ne pas la nommer pour ne pas la réduire.


Territoires à partager

C’est une histoire écrite par toutes et tous qui s’inscrit dans des gestes et des langues sans paroles, mille plateaux et mille existences, c’est une histoire de la quête et du doute. Personne ne l’écrit sinon tous. C’est la plus exaltante de toutes les histoires que nous ne nous soyons jamais racontées.


En aucun cas cette histoire multiple ne sera le fait des professionnels du récit. Elle sera au contraire la somme de tous les récits qui affluent déjà sous mille formes et de tous les côtés. Le regard se déplace, les pratiques mutent, et agricultrices, scientifiques, architectes, artistes, économistes, professeurs et entrepreneuses tracent ensemble cette nouvelle dynamique, proposant de nouvelles manières d’habiter les territoires et de comprendre notre relation aux espèces avec lesquelles nous les partageons.


Il s’agit de sortir rapidement du dualisme mortifère qui nous a longtemps enjoint à choisir entre la modernité triomphante et le retour à la bougie, entre l’avant et l’arrière, tous deux également illusoires. Il s’agit d’imaginer, bien plus qu’une troisième voie, un espace entièrement neuf, qui s’inscrirait dans le métissage et le mouvement permanent. Cette histoire ne vient pas nous souffler des évidences à l’oreille, c’est à nous de venir à elle. C’est l’histoire d’une alliance puissante, cohérente, qui jaillit des plantes et vient aux insectes, qui s’écrit en autant de langues qu’il existe d’espèces.


Mépris à combattre

Elle s’allie volontiers à une certaine modernité, aux ordinateurs et aux réseaux, elle reconnaît en eux la force des ramifications et la duplication vertueuse des mécanismes de la nature. Elle n’est pas opposée au bien-être s’il est de tous, à la maison si elle est flottante, à l’avancée si elle est durable. Elle est vaste et elle pratique l’ubiquité, elle est fille de Whitman et d’Ovide, feuilles d’herbes et métamorphoses, elle est furtive et sensuelle.


Elle décentre l’être humain et recentre le débat. Elle démonte la chosification des animaux, le mépris du petit, du végétal, du terré, ce grand processus d’éloignement qui nous a menés là.


C’est notre histoire à tous ; elle n’appartient à personne.


L’occasion est unique d’entamer ce nouveau chapitre. Jamais plus il ne nous sera aussi envisageable de tout revoir, puisque tout est provisoirement à terre, ou tout au moins en phase de réinvention. Alors asseyons-nous enfin à la table du banquet, et entamons le repas.


Julieta Cánepa et Pierre Ducrozet aiment observer le monde qui les entoure. Ils ont écrit ensemble un livre, Je suis au monde, qui nous raconte les merveilles que la Terre nous offre, nous apprend à les regarder, à les protéger ; et nous aide, nous les humains, à trouver notre juste place dans l’univers.


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

64 vues

Posts récents

Voir tout