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« La vulnérabilité, sentiment très présent dans les sociétés du passé »

par Valérie Delattre, archéo-anthropologue - 30 mai 2021

Agir pour le Vivant Junior


Les éditions Actes Sud Junior ont demandé à leurs auteurs et autrices de contribuer aux réflexions d’Agir pour le vivant en s’adressant aux plus jeunes, ainsi qu’aux parents et aux éducateurs. Aujourd’hui, le texte de Valérie Delattre.


L’archéologie et l’histoire affirment l’entraide entre les hommes qui, seule, garantit la pérennité de sociétés heurtées par des fracas divers. Pour entreprendre et bâtir, l’homme a su nouer des liens solidaires. Cette survie des communautés s’est-elle accompagnée d’une prise en charge des très jeunes, des vieux et des vulnérables ? Nos sociétés actuelles affirment lutter contre les discriminations en opposition, croient-elles, à un «avant» qui serait celui de l’exclusion des différences.

La paléopathologie, science récente, révèle les maladies et la santé de nos ancêtres, même si le corps disgracié a toujours fasciné les collectionneurs de «monstruosités» ! Pline l’Ancien écrit que l’empereur Auguste, au premier siècle de notre ère, exposait des ossements de «géants» et s’entourait de nains grotesques. Des corps meurtris, conservés dans du miel, «ornaient» même certains jardins d’agrément romains. Peu après les «cabinets de curiosité» modernes, apparaît la tératologie, la science des monstres, de Geoffroy Saint-Hilaire ; puis à mesure que l’archéologie se développe, de nombreux médecins comprennent la nécessité d’étudier les ossements anciens. A Paris, en 1835, le musée Dupuytren est créé, exposant des moulages d’organes en cire et des vrais squelettes. Le vivant est encore cruellement absent.


Paléo-altruisme rudimentaire


Au début du XXe siècle, les courses au diagnostic d’une pathologie et à la recherche de sa plus ancienne expression clinique se multiplient : elles ignorent l’humain, sa fragilité et sa possible dépendance. Puis l’inclusion et l’exclusion, ces thématiques fortes, s’imposèrent peu à peu dans le regard porté sur les peuples passés, envisageant enfin le patient et son lien aux autres. Les contours d’un paléo-altruisme rudimentaire, sorte de «care» archaïque, observé dès les premiers homo erectus se dessinent alors.


L’archéologie funéraire et l’anthropologie offrent quelques pistes. Si la composante biologique permet d’accéder à la carte d’identité d’un défunt (sexe, âge au décès, stature, état sanitaire, …), une partie du «fait culturel» collectif est également accessible. Ainsi, l’ostentation de certaines tombes suggère-t-elle un statut privilégié, tout comme il est possible de caractériser des sépultures de bannis, d’esclaves ou de sacrifiés. Ce questionnement désormais est légitime s’agissant des «corps différents», ces infirmes du passé dont on affirmait qu’à défaut de s’en débarrasser, ils n’étaient que des «bouches inutiles».


Un exemple suffit : les hommes du Néolithique, 4 000 à 5 000 ans avant notre ère, cultivent, élèvent et savent se montrer aussi solidaires. On pratique souvent la trépanation, ce percement de la boîte crânienne visant à soulager le cerveau comprimé. La prouesse de ces neurochirurgiens de la Préhistoire, raclant ou perçant l’os avec un silex, surprend autant qu’elle déroute : ils ont identifié le mal (expulser des esprits malfaisants ?), programmé l’intervention, pratiqué l’acte chirurgical. Il leur a fallu aussi aider les «survivants» (près de 70% des opérés) pendant leur convalescence et les accompagner au fil des vertiges ou d’une hémiplégie.


Les témoignages archéologiques relatent l’action volontaire et altruiste des groupes humains : ce qui vaut ici pour la Préhistoire se déploiera au fil des millénaires. Loin des pandémies, des guerres et des dérèglements climatiques qui abîment les fondamentaux sociétaux en excluant, parfois avec barbarie, les vulnérables, l’histoire des hommes est aussi – peut-être surtout – le récit d’une solidarité organisée pour exalter le vivant dans sa continuité.


Valérie Delattre est archéo-anthropologue à l’Inrap, chercheure titulaire UMR 6298, et l’auteure du livre documentaire jeunesse Il était une fois la différence, Actes Sud junior /Inrap, 2020.


Également disponible sur le site de Libération.

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