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«La relation à l’animal n’a jamais été une question naturelle»

Par Christelle Granja—3 juillet 2020


Valérie Chansigaud, historienne de l’environnement, défend depuis trente ans une vision politique de notre rapport à la nature. Dans un livre à paraître en septembre, elle décortique l’histoire fascinante et dérangeante de la domestication animale.


Elle a grandi à Bron, banlieue ouvrière lyonnaise, où «les seules bêtes sauvages qu’on pouvait croiser étaient les blattes dans la salle de bains», se souvient-elle. Pas de quoi, a priori, susciter une passion pour la faune et la flore. Très jeune pourtant, Valérie Chansigaud ressent un vif besoin de nature et de culture ; en marathonienne arpenteuse des chemins de traverse, elle intégrera des années plus tard le monde de la recherche. Est-ce l’influence du philosophe anarchiste Max Stirner, dont elle a dévoré les écrits à l’adolescence, qui l’a poussée à «casser le moule» de son milieu ? «Mon exemple démontre qu’on peut aspirer à ce qu’on ne côtoie pas», observe-t-elle dans un sourire. Après un CAP comptabilité, puis un DESS d’édition en 1993, Valérie Chansigaud travaille un temps pour des éditeurs scientifiques et scolaires, puis poursuit une thèse : elle obtient un doctorat en environnement au début des années 2000. Depuis, la chercheuse associée au CNRS, décorée pour ses travaux de la Légion d’honneur, développe une vision politique de notre relation inextricable à la faune et à la flore. «C’est avant tout la construction d’une société inégalitaire que je vois dans notre rapport à la nature», souligne-t-elle. Après Les Français et la Nature. Pourquoi si peu d’amour ? (Actes Sud, 2019), la chercheuse aborde aujourd’hui, dans un ouvrage à paraître chez Delachaux et Niestlé, l’histoire de la domestication animale. Un phénomène millénaire qui n’a jamais été aussi massif, ni aussi contesté par les successives crises sanitaires qu’aujourd’hui.

Cerveau réduit Au fil des pages, Valérie Chansigaud décortique ce mécanisme complexe d’une redoutable efficacité, qui marque à ses yeux le début de l’anthropocène. Pas question néanmoins d’en faire le «péché originel» d’une humanité déchue du paradis de mère Nature : «La relation à l’animal n’a jamais été une question naturelle, elle appartient bien plus à la culture qu’à la biologie. La domestication s’est faite par une montée en puissance progressive.» L’impact de cet outil de la domination humaine sur les espèces est frappant. Par rapport à leurs alter ego sauvages, les animaux domestiques ont en commun une modification de traits morphologiques et comportementaux, l’un des plus spectaculaires étant la réduction de la taille du cerveau qui s’accompagne d’une diminution du stress, «très bénéfique pour l’élevage», relève Valérie Chansigaud. Mais l’historienne invite aussi à penser la transformation opérée par la domestication sur nos sociétés. Hiérarchie sociale, place des femmes, esclavage, propriété ou encore déplacements : à ses yeux, il n’existe pas un domaine culturel qui n’ait été affecté, pour le meilleur et pour le pire.

Les bouleversements environnementaux que nous connaissons peuvent-ils ouvrir une nouvelle ère de la domestication ? Valérie Chansigaud n’y croit pas. «La mise en question de notre rapport au vivant reste le fait de minorités. Au final, on observe clairement une augmentation globale de l’exploitation animale», tranche-t-elle. Pas de quoi empêcher cette «grande pessimiste», selon ses mots, de plancher actuellement sur l’histoire du végétarisme pour un prochain essai. Une manière d’explorer une nouvelle fois notre relation à l’animal, mort ou vif ; et peut-être aussi, pour celle qui trouve les «hommes bien plus compliqués à comprendre que les bêtes», de tenter une nouvelle définition de l’humain.


Histoire de la domestication animale.

Sortie septembre 2020, Delachaux et Niestlé

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