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La forêt un atout essentiel pour la planète, et un bon point pour la France

Par Thierry Gauquelin, écologue, spécialiste de la biodiversité et de l’écologie des sols et des forêts— 23 juillet 2020


Une étude récente, parmi d’autres, montre qu’en plantant sur la planète 1 200 milliards d’arbres, on pourrait efficacement lutter ou tout du moins ralentir le changement climatique.


Les arbres par leur photosynthèse fixent des quantités considérables de CO2 atmosphérique et constituent ainsi ce que l’on appelle un puits de carbone, carbone qui s’accumule dans leur biomasse, c’est-à-dire dans leurs organes, tronc, branches, racines ou feuilles. Planter des arbres se traduit donc mécaniquement par un prélèvement de CO2 de l’atmosphère, le même CO2 que nous relarguons par l’utilisation des énergies fossiles et dont l’augmentation est responsable du changement climatique.


Cette fixation est d’autant plus efficace qu’il s’agit d’arbres jeunes en pleine croissance. Les nombreuses études synthétisées par le Giec montrent ainsi que la végétation en général stocke globalement plus de carbone qu’elle n’en rejette, se comportant ainsi à l’échelle planétaire comme un puissant puits de carbone et les forêts jouent un rôle non négligeable dans ce bilan positif. Il faut aussi insister sur le fait qu’une part plus ou moins importante de ce carbone présent dans la matière organique des arbres se retrouvera plus tard, suite à la décomposition de la litière, dans le sol.


Ce carbone dans le sol est d’autant plus intéressant qu’il est beaucoup plus stable, pouvant persister, être stocké, être séquestré, donc, plusieurs centaines d’années. Car évidemment si, trente ou quarante ans après la plantation, on coupe les arbres, on les brûle ou on les transforme en pâte à papier, lui-même rapidement brûlé, tout ce carbone sera à nouveau relâché dans l’atmosphère et le bénéfice, intéressant certes, n’aura été que temporaire ! L’idéal est que, à terme, on utilise ce bois pour la construction d’habitations, d’immeubles, mais les initiatives sont encore trop rares, même si de plus en plus nombreuses, notamment de la part des collectivités locales.


Enjeu majeur

Cette étude globale mettant en avant l’intérêt majeur de la plantation d’arbres à grande échelle est cependant contestée par certains, avançant qu’il n’y a pas assez de surfaces disponibles sur terre, que la plantation d’arbres se ferait au détriment d’autres milieux riches en biodiversité, que planter des arbres, ce n’est pas reconstituer une forêt, et enfin que cela risque de nous détourner de l’enjeu majeur, celui de diminuer nos émissions… comme si on ne pouvait pas faire les deux !


Certes, cette plantation d’arbres ne peut ni ne doit se réaliser de la même manière sur tous les points du globe, dans les pays tropicaux, dans les zones arides ou dans nos pays tempérés. Les enjeux en termes de biodiversité, de protection du sol ne sont évidemment pas partout les mêmes. Mais il faut surtout ne pas planter n‘importe quoi ni n’importe comment ! Il faut d’abord bien sûr choisir les bonnes essences à planter, en se projetant dans un avenir avec de 2 à 4 °C de plus de température moyenne. Proscrire les essences exotiques est aussi essentiel, et donc ne pas suivre l’exemple très contesté de l’Irlande qui a privilégié l’épicéa de Sitka, un conifère introduit à croissance rapide pour son ambitieux projet de planter 440 millions d’arbres d’ici 2040 dans le cadre d’un plan national de lutte contre ce changement climatique.


Ensuite, il faut privilégier des peuplements mélangés avec plusieurs essences, dits plurispécifiques, dont on sait qu’ils sont plus résilients. On adoptera ensuite une sylviculture douce et raisonnée, en préservant au maximum le sol et sa biodiversité. En un mot, l’efficacité de ce piégeage de carbone sera à terme d’autant plus importante que l’on essayera de s’approcher avec cette plantation d’un écosystème forestier naturel, en s’inspirant donc de la nature qui a l’expérience de millions d’années. Sinon, le remède sera pire que le mal ! L’idée est donc de ne pas simplement planter des arbres comme du maïs, mais d’essayer de recréer un écosystème plus complexe, plus diversifié, qui rendra des services bien au-delà de la seule fixation de carbone ; la biodiversité sera alors au rendez-vous… mais il faudra du temps.


 La forêt s’étend déjà naturellement 

Mais qu’en est-il pour notre Hexagone ? En France, comme dans de nombreux pays d’Europe, la question ne doit pas être particulièrement posée en termes de plantation. La forêt s’étend déjà naturellement sans besoin de faire appel à des plantations artificielles. C’est une tendance lourde dans l’évolution de nos paysages depuis près de deux cents ans. La superficie forestière, qui avoisine les 30% de notre territoire métropolitain – c’est déjà énorme – est en constante augmentation. Pour les cinquante dernières années, cela est d’ailleurs plus lié à la déprise agricole et pastorale, qui a libéré des territoires pour la forêt, que du fait de plantations massives… Et ce ne sont pas moins de 80 000 à 100 000 ha de forêt supplémentaire qui chaque année s’ajoute aux 16 millions existants. La superficie forestière a pratiquement doublé en deux cents ans, depuis les années 1820, qualifiées de minimum forestier.


Ce qui veut dire que quand on se promène dans une forêt, on a une chance sur deux pour que cette forêt n’ait pas existé au début du XIXe siècle ! Cela interroge d‘ailleurs sur l’idée d’une forêt ancienne, proche de la nature. On considère ainsi que cette augmentation annuelle des superficies alliée à une augmentation de la productivité des forêts déjà existantes compense à hauteur de 10% nos émissions de CO2. Est-il, dans ce contexte, besoin et raisonnable de privilégier de nouvelles plantations ? Il faut s’occuper de ces nouvelles forêts ; les laisser se développer ; préparer les successions naturelles comme en région méditerranéenne où il faut aider à la substitution naturelle du pin d’Alep pionnier par les chênes moins inflammables.


Par contre, des projets de plantations restent cependant intéressants au niveau des villes, où il s’agit, en plus, de limiter les îlots de chaleur urbains dans le contexte d’un changement climatique avec des canicules répétées, et surtout au niveau des forêts périurbaines. Certaines grandes agglomérations manquent de véritables forêts situées dans leur proche périphérie et assurant les services écosystémiques, notamment récréatifs, que l’on attend d’une forêt «naturelle».


Parrainer un arbre

En novembre, dans la plaine de Pierrelaye-Bessancourt, dans le Val-d’Oise, ont été plantés les premiers arbres de ce qui va constituer la nouvelle forêt du Grand Paris. A terme, 1 000 ha de forêts, plus de 1 million d’arbres en tout (1 000 arbres à l’hectare, une densité raisonnable). Une première en France, sur d’anciennes terres agricoles fertilisées (mais aussi polluées) par l’épandage des eaux usées de la Ville de Paris jusqu’en 1992.

Une bonne idée ? Oui, surtout car il s’agit de planter une variété d’essences feuillues spontanées. Mais aussi dès à présent par l’intérêt pédagogique que pourrait présenter cette forêt en devenir. Faire connaître les arbres et les forêts aux enfants constitue en effet un enjeu majeur. Un formidable moyen de les connecter (plus que reconnecter d’ailleurs, car cette génération ne l’a jamais été !) avec la nature, de les faire interagir avec elle, de les confronter à la notion de temps, d’espace, et enfin de développer leur imaginaire en même temps que leurs connaissances en maths, physique, chimie, technologie et SVT !


Pourquoi alors ne pas associer à ces plantations (mais peut-être est-ce déjà envisagé dans quelques projets pédagogiques) les classes de collèges de ce Grand Paris ? Chaque élève entrant en sixième ira à l’automne avec sa classe, sur le terrain, dans cette forêt en devenir, plantera un arbre qu’il parrainera… et qu’il suivra ; il mesurera sa croissance, il appréciera sa vitalité, son stade phénologique ; il le comparera avec ceux de ses petits camarades, il l’arrosera si nécessaire. Et ce jusqu’à l’entrée au lycée… et même ensuite ! L’occasion aussi pour la classe entière d’aborder chaque année un aspect de l’écosystème forestier, structure, biodiversité, fonctionnement, etc.


La sensibilisation à la protection de la nature ne peut en effet être faite que si justement les sens sont concernés, mobilisés et que tout cela ne relève pas d’une abstraction : toucher les feuilles d’un arbre, son écorce, sentir l’odeur de l’humus, et pour les générations futures goûter à l’ail des ours, entendre au loin le pic noir creuser ses cavités dans les arbres morts ou sénescents, voilà la clé ! La plantation devant s’échelonner sur plusieurs années, peut-être plus, c’est toute une génération de collégiens qui pourrait être concernée !


Enthousiasmant chantier 

Dans les années 20, cela existait déjà. En Amérique, en Italie, au Royaume-Uni et en France, des sociétés scolaires de reboisement avaient été créées et des fêtes de l’arbre instituées. Chaque élève plantait un arbre sur un terrain concédé par la commune et on allait l’année suivante voir en groupe les progrès de la plantation.


Trouver 10 000 ou 20 000 ha autour de Toulouse ou de Lille pour un si enthousiasmant chantier réalisé évidemment selon les recommandations formulées plus haut, cela devrait être possible !

Ainsi, planter des arbres ou laisser évoluer naturellement les milieux, les deux sont complémentaires, en gardant à l’esprit que derrière l’arbre, il doit y avoir la forêt… Mais évidemment, ceci ne doit pas être un prétexte pour ne pas diminuer drastiquement nos émissions de CO2.

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