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«La durée de la pandémie est une chance, nous n’avons pas d’autre choix que de changer»


Interview de Frédéric Worms, philosophe - 19 avril 2021

Agir pour le vivant : Interview


Pour le philosophe, le Covid-19 est l’occasion de prendre conscience des dangers de l’époque, sanitaire et écologique. La seule façon de supporter la longueur de cette crise historique est de commencer dès maintenant à construire une société juste.



Où est-il, le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure ? Envolées, l’insouciance et la liberté. Il y a un an déjà, nous découvrions, médusés, le concept de confinement, la rétractation des corps, la fermeture des possibles. Ralentissement heureux ou accélération éreintante de nos existences ? Le débat n’est pas là. Pour le philosophe Frédéric Worms, nous vivons une «urgence qui dure», qui bouleverse notre rapport au passé comme celui à l’avenir. Dans son ouvrage Vivre en temps réel (Bayard, 2021), le directeur adjoint de l’Ecole normale supérieure décrit cette expérience temporelle inquiétante qui n’est pas neuve. Et, optimiste, il rappelle que l’urgence est aussi une prise de conscience brutale, un moteur de l’action, et donc du changement. Membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), Frédéric Worms sort parallèlement deux autres ouvrages sur un autre sujet majeur lié à la pandémie, le soin : le Moment du soin. A quoi tenons-nous ? (PUF) et le Soin en première ligne (PUF) dont il partage la direction avec le médecin Jean-Christophe Mino et Martin Dumont, responsable de la chaire de philosophie de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu.

De quelle manière la pandémie a-t-elle bouleversé notre rapport au temps ?

Nous vivons une situation très singulière que j’appelle «l’urgence qui dure», c’est-à-dire une crise durable et singulière car elle combine toutes nos relations au temps, mais sur un mode plus négatif que jamais ! Il y a la «crise» qui là prend vraiment un sens alors qu’on l’employait de façon un peu abusive avant la crise sanitaire. On était dans le chronique, on arrive ici dans le critique. Une crise peut faire s’écrouler un système. Nous y sommes avec la pandémie : les services de santé peuvent être débordés au point de créer non seulement des morts par ricochets, mais un effondrement de ce en quoi nous avions placé la confiance. La première expérience temporelle de la pandémie est donc l’urgence qui nous accable et qui justifie des mesures politiques fortes, quoique temporaires. Mais justement, ce n’est plus la seule. A l’urgence s’ajoute bizarrement et péniblement la durée. «Ça commence à faire long.» Mais aussi la rétrospection, l’idée que nous n’avons pas anticipé la crise et l’incertitude de l’avenir. C’est un cocktail très particulier : une crise qui s’éternise et qui remet en question à la fois l’avenir et le passé. Ce n’est pas secondaire, le temps est une dimension centrale de nos vies, et de l’événement, son danger principal mais aussi la seule façon d’y répondre !

Vous dites que la pandémie nous a appris à «vivre en temps réel», que voulez-vous dire ? S’agit-il d’une prise de conscience du temps qui s’écoule ?

On dit qu’on vit en temps réel quand on vit un événement important, vital, c’est-à-dire potentiellement mortel et surtout lorsqu’il nous impose sa réalité et sa temporalité en même temps. C’est l’apparition d’un rapport au temps explicite et douloureux face à un attentat ou à la chute de quelqu’un par exemple. Lors d’un événement positif on oublie le temps, alors que dans un événement négatif la dimension temporelle s’impose. C’est un temps qui me tombe dessus, que je dois vivre péniblement. Vivre en temps réel, c’est à la fois un privilège et en même temps une souffrance supplémentaire puisque le temps réel, c’est l’expérience d’une réalité qu’on ne maîtrise pas, une épreuve de vérité. D’où ce sentiment de double peine : à la souffrance d’un événement négatif –une séparation, un deuil–, cette prise de conscience du temps (on se demande combien de temps cela va durer) vient en rajouter.

A cette dimension temporelle s’ajoute une dimension relationnelle, quelle est-elle ?

Quand on vit quelque chose en temps réel, une sorte de dédoublement s’opère, on est des deux côtés, on se regarde vivre l’expérience. Il y a un lien entre ceux qui vivent l’événement et ceux qui le regardent. Cela nous unit, nous définit, nous situe dans l’histoire. C’est l’expérience même du contemporain, le cœur de l’expérience historique.

La conscience du temps est-elle nécessairement douloureuse ?

Oui quand elle est explicite. Même dans des moments de bonheur, dès lors qu’on s’inquiète de savoir combien de temps cela va durer, le bonheur est gâché. Cette représentation douloureuse de l’avenir comme s’il était déjà là nous affecte réellement. Dès que l’on prend conscience du temps, quelque chose de douloureux apparaît qui peut prendre des formes très variées. Par exemple, vous suivez une conférence ou lisez un livre, vous êtes absorbé et dès que vous commencez à regarder votre montre, c’est l’ennui, le supplice de voir le temps interminable passer. Si l’ennui n’est qu’une forme minime de cette souffrance temporelle, d’autres formes existent comme cette incertitude continue que nous vivons actuellement. Le temps nous inquiète, il nous fait éprouver une souffrance vitale, preuve qu’il est bien réel.

D’une finale de Coupe du monde à un attentat, nous vivons divers événements en temps réel. En quoi la pandémie est-elle singulière de ce point de vue ?

Nous vivons quelque chose d’historique, la pandémie ébranle toutes les dimensions de notre rapport au temps. Il ne s’agit donc pas d’une simple généralisation de l’urgence, mais plutôt d’une articulation nouvelle de l’urgence avec toutes les dimensions du temps. La pandémie rejoint les autres événements de l’époque et les concentre tous, elle nous ramène à la biologie humaine, au temps cosmique, au changement climatique, ce que j’appelle «le moment du vivant», cette expérience globale qui nous relie à la vie et à la mort. La pandémie cristallise tous les éléments du moment qu’on vivait déjà et qu’on vivra encore. Il n’y a pas d’avant, ni d’après, car nous étions déjà dans un changement historique et nous ne le savions pas. Quand on parle d’avant et d’après, on se trompe deux fois. Non seulement il n’y aura pas d’après comme si on revenait à la case départ, mais il n’y avait même pas d’avant parce qu’on y était déjà.

Selon vous, la pandémie pourrait être une chance, que voulez-vous dire ?

Elle peut être une chance parce que c’est une prise de conscience grave du danger du moment où nous sommes. C’est-à-dire que la pandémie est elle-même un vaccin, c’est une sorte d’inoculation du danger de l’époque, à une dose dangereuse mais pas mortelle pour l’humanité, qui devrait quand même nous vacciner. La durée de la pandémie est une chance, nous n’avons pas d’autre choix que de changer.

Ne sommes-nous pas au contraire en train de tomber dans la dictature de l’urgence ?

Le risque d’une urgence généralisée existe. La responsabilité du politique devrait être de l’arrêter, de l’organiser, de la circonscrire, mais souvent le politique est tenté de la prolonger. Or on ne peut vivre en société que si on retarde les urgences. A l’hôpital, on trie les urgences. Quand le politique face à une menace tombe dans ce piège, cela devient dangereux, et l’on tombe toujours dans une dictature, l’œuvre de politiques fascistes qui font flamber toutes les urgences dans une même panique. Il peut bien sûr y avoir de l’urgence, il faut l’établir, nous prouver que le virus va faire s’écrouler le système de santé si on le laisse faire, avoir un dispositif qui doit être prévu, provisoire, et décider démocratiquement, tout en construisant des dispositifs durables.

Comment fait-on pour circonscrire une urgence qui devient durable ?

Il y a deux erreurs. La première est de généraliser l’urgence de manière brute, de répondre dans l’urgence par l’urgence uniquement. L’autre danger serait de la nier. Aujourd’hui, notre chance est de prendre conscience des dangers - médical, viral et climatique. C’est pénible mais les gens indifférents qui voudraient qu’on ne soit jamais dans l’urgence se trompent aussi. C’est un rêve de salaud comme dirait Sartre. Le salaud, l’égoïste s’en fout mais les êtres humains qui ont le sentiment de la justice sont toujours dans l’urgence, que ce soit face à un clochard dans la rue ou à la disparition de la forêt amazonienne. Quand l’urgence devient durable comme en ce moment, il faudrait ne pas oublier le long terme, faire des progrès démocratiques dès maintenant, notamment en termes de démocratie sanitaire. Dans un discours, Emmanuel Macron parlait de donner des perspectives mais cela ne veut pas seulement dire prédire l’échéance d’une sortie de crise. Il s’agit de construire des institutions, se concerter, s’occuper de ce qui est un peu moins urgent, expliquer clairement le scénario temporel, assumer l’incertitude aussi. Par exemple, le Conseil national de la Résistance luttait contre les Allemands mais en même temps il travaillait à un programme politique pour construire la République à venir. Aujourd’hui, on a un gouvernement qui fait des choses, et tout n’est pas mal, il y a quand même eu une forte prise en charge sociale, mais il ne construit pas les institutions nécessaires sur la longue durée. On nous a annoncé un changement de logiciel, je ne le vois pas.

L’urgence est-elle le seul moyen de rendre possible l’action ?

C’est pénible, mais c’est une erreur de croire que l’on peut s’en passer. La pandémie est l’occasion de mettre en place une véritable politique de santé publique, et «un programme vital démocrate» comme je l’appelle. Il y a un boulevard pour la social-démocratie mais je suis sidéré que la gauche ne s’en empare pas. Si on ne le fait pas maintenant, quand le fera-t-on ? Joe Biden est en train de faire passer l’Obamacare dans le plan sur la pandémie, il a bien raison. Le temps présent, c’est la survie, le temps long, c’est la démocratie, il faut articuler les deux. L’urgence de la pandémie et du changement climatique vont durer, nous n’aurons donc pas d’autre choix que de nous organiser. La durée du réel, du danger va nous rattraper. On va devoir s’y plier. Et la seule façon de supporter cette durée, c’est d’avoir le sentiment que la cause est juste. On endure parce qu’on sait que cela est nécessaire et qu’on se bat pour une société juste. Seul le sentiment de justice rend la confiance et la paix dans et avec le temps.





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