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INTERVIEW. Déforestation au Brésil : «L’assassinat de sept de nos guerriers a renforcé notre lutte»


par Sarah Finger, correspondante à Montpellier

publié le 14 septembre 2022 à 10h52

Olímpio Santos Iwyramu Guajajara, 47 ans, mène depuis dix ans une guérilla contre les coupes illégales de bois qui massacrent les forêts du Maranhão, un Etat du Nord-Est brésilien. Ce «Gardien de la forêt», dont la tête est mise à prix, est venu témoigner à Arles de la lutte de son peuple.

Déforestation près du village autochtone de Guajajara, dans l'Etat brésilien du Maranhao, le 3 octobre 2020. (Andre Borges /NurPhoto. AFP)

Tribunes, reportages, analyses… Cette année encore, «Libération» accompagne le festival Agir pour le vivant, qui a tenu sa troisième édition à Arles du 22 au 28 août.


Vous avez été le premier coordinateur des «Gardiens de la forêt» en Amazonie et vous présidez aujourd’hui l’association Peuple de la forêt. En quoi consiste votre combat ?


J’appartiens au peuple Guajajara, qui réunit environ 15 000 personnes. Notre territoire s’étend très exactement sur 413 288,49 hectares. Alors que notre forêt est protégée, elle est victime de coupes illégales de bois destiné au marché brésilien et étranger. Au début de notre action, en 2012, nous avons dénombré 72 routes qui pénétraient dans notre forêt dans le but d’extraire ce bois ou de faciliter le braconnage, notamment de tatous ou de jaguars. Grâce au travail des «Gardiens de la forêt», il ne reste plus que 5 routes. Nous avons donc réussi à limiter ces invasions et ces crimes environnementaux sur notre territoire. Mais il y a urgence : la déforestation est telle qu’il ne pleut plus chez nous que quatre à cinq mois par an, alors qu’il y a trente ans, la pluie tombait dix mois par an.


Les «Gardiens de la forêt» protègent également des Indiens qui refusent tout contact, comme le peuple Awà guajà. Cette tribu isolée, et menacée par les coupes illégales de bois, ne comprend pas ce qui arrive à la forêt. Ces gens sont très stressés, mais aussi très sensibles, particulièrement à nos microbes. Je les respecte et n’ai donc jamais cherché à les rencontrer, ni même à les apercevoir. Les anciens, comme mon père ou mon grand-père, parlaient beaucoup d’eux, et souhaitaient que ces groupes continuent à être libres.


Comment concrètement s’organisent les «Gardiens de la forêt» ?


Nous sommes une centaine, et notre territoire a été découpé en neuf régions. Désormais, nos rangs comptent aussi des femmes, environ deux par région. Chaque mission sur le terrain dure plusieurs semaines. Nous nous rendons en pleine forêt, sur les coupes illégales, afin de déloger les bûcherons. Nous détruisons leur matériel, leurs camions, leurs campements, leurs voies de communication, nous brûlons leurs tentes… Nous essayons aussi de faire prendre conscience de leurs actes aux bûcherons, souvent de pauvres locaux corrompus qui font ça pour trois sous. Notre action a servi d’exemple à d’autres territoires qui, depuis, s’organisent eux aussi.


Ces affrontements sont-ils dangereux ? Êtes-vous menacé ?

Nous défendons la forêt avec notre corps, et nous sommes tués pour cela. En dix ans, nous avons perdu sept hommes dont deux caciques [chefs de tribus, ndlr], tous morts parce qu’ils défendaient leur territoire à la place de l’Etat brésilien, qui n’assure pas son rôle. Mais ces guerriers assassinés ont renforcé notre lutte. Je suis moi-même très menacé, ma tête est mise à prix, je ne peux pas me promener en ville. Mais j’ai décidé d’être libre, et je continue à me battre pour tenter de protéger un peu le poumon de l’humanité. Mais nous ne pouvons pas réussir seuls. Nous cherchons de l’aide. L’association Survival International, qui soutient les peuples autochtones, nous aide, mais ce ne sera pas suffisant.


Qu’attendez-vous de l’Etat fédéral du Brésil ?


Il n’a jamais rempli sa mission de protection de notre territoire. Parfois même, le gouvernement certifie du bois volé… Quant à la police, elle fait semblant d’agir. Voilà pourquoi il a fallu nous organiser nous-mêmes. Depuis l’élection de Bolsonaro, nous constatons davantage de violence ; de petits juges zélés s’attaquent à notre travail. S’il est élu, Lula ne changera pas la face du monde, mais ça ne sera pas pire.




Disponible également sur le site Libération.
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