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Imaginez cette fable : une espèce fait sécession…

Par Baptiste Morizot, Maître de conférence en philosophie à l’Université d’Aix Marseille—15 juin 2020


Depuis longtemps, l'homme se considère comme le centre et le maître de la Terre. Il n'est pourtant qu'un espèce parmi des millions d'autres…


«Le monde dépend de tant d’espèces différentes, dont chacune est un prototype délirant.»

Richard Powers

Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont de la «nature». A savoir : non pas des êtres mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, dix millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde. Cette fiction est notre héritage. Sa violence a contribué aux bouleversements écologiques. C’est pourquoi nous avons une bataille culturelle à mener quant à l’importance à restituer au vivant. Il est temps d’y jeter nos forces. Peut-on apprendre à se sentir vivants, à s’aimer comme vivants ? Comment imaginer une politique des interdépendances, qui allie la cohabitation avec des altérités, à la lutte contre ce qui détruit le tissu du vivant ? Il s’agit de refaire connaissance : approcher les habitants de la Terre, humains compris, comme dix millions de manières d’être vivants.


Comptes

Nous sommes au col de la Bataille, c’est la fin de l’été, il fait froid, les vents puissants du nord viennent se fracasser ici contre les vents du sud. C’est un col désolé, resté au paléolithique, traversé par une petite route goudronnée, souvent fermée. Mais ce n’est pas un désert : c’est un haut lieu de la vie aérienne. En effet, c’est par là que beaucoup d’oiseaux, d’espèces innombrables, passent dans leur long voyage migratoire vers l’Afrique. C’est une porte mythique pour basculer de l’autre côté du monde. Nous sommes là pour les dénombrer. Munis d’un compteur manuel de personnes, utilisé dans les discothèques et les salles de théâtre, nous cliquons frénétiquement, dans une sorte de transe joyeuse, pour chaque hirondelle qui passe : et il en passe des milliers, et des dizaines de milliers…


Ma compagne en compte 3 547 en trois heures de comptage : des hirondelles rustiques, de fenêtre, de rochers. Elles arrivent par le nord, en grappes, en essaims, et se tapissent dans la hêtraie sous le col, en attente de signes mystérieux pour nous. Elles évaluent le vent, la météo, leur nombre, que sais-je encore, elles refont leurs minuscules réserves de graisse pendant la halte ; et à un instant précis, pour des motifs qui nous échappent, un banc entier d’hirondelles s’engouffre dans une brèche du temps pour passer le col au bon moment, juste au bon moment, le ciel est constellé d’oiseaux. Une fois passé le mur de vent qui les cueille du sud, elles sont de l’autre côté, ça y est, une porte est passée, il y en aura d’autres.


Plus bas, collée au sol, se joue la migration rampante des passereaux : ils volettent d’arbre en arbre, imperceptiblement, comme s’ils étaient en balade, mais d’arbre en arbre, ils vont au bout du monde. Les mésanges traversent à pied la route du col, il leur faut une minute entêtée pour parcourir l’asphalte, sans douter, mais sans se presser non plus, dans un voyage qui rejoindra parfois les déserts sahariens.


Cortège

Où loger un continent de courage dans onze grammes de vie ? Les rapaces sont là aussi, le balbuzard, roi secret des rivières, qui s’est inventé des pattes puissantes d’ours pêcheur à partir de ses serres, devenu pure incarnation de l’agir : une paire d’ailes fondant du ciel bouturée à une paire de mains inépuisables. Les faucons crécerelles et hobereaux passent dans la ribambelle, prédateurs en compagnie des proies, comme les lions voyagent avec les gazelles. C’est juste un seuil dans le long cortège d’un bout à l’autre du globe terrestre : la migration de tout ce qui nous reste des dinosaures, toujours bien vigoureux quand certains, candides, les croient éteints (ils se sont simplement transformés en moineaux). Il y a dans le cortège les pipits, les bergeronnettes, les accenteurs mouchets, les gypaètes géants et les microscopiques serins, les roitelets, les venturons, les tichodromes et les milans royaux, comme des tribus gauloises pavoisant dans leurs couleurs, chacun avec ses mœurs, son langage, sa fierté sans ego, sans miroir – chacun avec ses exigences. Et chacune de ces formes de vie a sa perspective unique sur ce monde partagé, qui maîtrise l’art de lire des signes ignorés de tous les autres.


Les hirondelles, par exemple, doivent se nourrir toute la durée du vol, elles captent en expertes les climats, les moments de la journée où les essaims d’insectes seront sur leur passage, pour s’en nourrir en vol, sans changer de cap, sans s’arrêter, sans ralentir.


Tout à coup, un bruit de moteur détourne notre attention. En dessous, sur la route, une file indienne de voitures anciennes monte le col. C’est une de ces réunions de collectionneurs, qui sortent le dimanche pour faire rutiler leurs guimbardes pomponnées sur les routes de montagne. Ils s’arrêtent au col. Ils sortent une minute ou deux, pour faire quelques selfies acrobatiques, tentant de faire tenir ensemble sur l’écran capot, sourire et paysage. Ils sont attachants, et contents d’être là. Et puis ils repartent. Ma compagne, à mes côtés, a une image qui nous paralyse dans le vent terrible : «Ils n’ont pas remarqué, dit-elle. Ils n’ont pas remarqué qu’ils se tenaient au milieu de quelque chose comme le port le plus vivant, le plus cosmopolite, le plus bigarré de Méditerranée, où des peuples innombrables sont en partance pour l’Afrique (1).» Des peuples bataillant contre les éléments, se tissant aux flux d’énergie, jubilant du soleil, glissant sur la force du vent.


Cécité

Et en effet, en primates sociaux obnubilés par nos congénères, comme nous savons si bien l’être, ils n’ont vu qu’un col désolé, un décor vide, un paysage muet, un fond d’écran d’ordinateur. Aucune récrimination envers ces gens, pourtant, dans cette prise de conscience. Ils ne sont ni plus ni moins que nous-mêmes. Combien de fois n’avons-nous rien vu de ce qui se tramait de vivant dans un lieu ? Probablement chaque jour. C’est notre héritage culturel, notre socialisation qui nous a faits ainsi, il y a des raisons et des causes à cela.


Mais ce n’est pas une raison de ne pas se battre. Pas de reproches, mais une certaine tristesse à l’égard de cette cécité, de sa portée, et de sa violence innocente. C’est un enjeu majeur, que de réapprendre, comme société, à voir que le monde est peuplé d’entités autrement prodigieuses que ne le sont les collections de voitures, les galeries des musées. Et de reconnaître qu’elles exigent une transformation de nos manières de vivre et d’habiter en commun.


(1) Extrait de son dernier ouvrage, Manières d’être vivant paru en février 2020 chez Actes Sud.


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