Rechercher

« Horloges du vivant et des humains »

par Thierry Paquot, philosophe - 19 mai 2021

Agir pour le vivant : Tribune


Rythmes scolaires, statut férié ou non du dimanche et calendrier des récoltes dépendent non seulement d’un dispositif administratif et politique, mais aussi et avant tout écologique...


Avec le printemps, tout grouille, germe, fleurit, s’envole, virevolte, se réveille, s’agite, vibre… Le citadin ne perçoit pas toujours les mille et une tensions quotidiennes du monde vivant, l’arbre qui puise au fond de ses racines l’eau qui le désaltère, le papillon qui transite, les oiseaux en quête d’une halte pour nidifier, d’autres qui peinent à éviter les façades vitrées des gratte-ciel où ils se fracassent par millions(une association d’ornithologie dénombre cinq millions de victimes chaque année à Chicago), les abeilles qui butinent obstinément, les fleurs qui s’ouvrent au soleil et se ferment avec la nuit qui tombe, la nature, malgré tout ce qui peut la contrarier, manifeste sa vie à travers ses innombrables rythmes… Tout comme les humains ! Les rythmes scolaires, le statut férié ou non du dimanche, le calendrier des récoltes dépendent non seulement d’un dispositif administratif et politique, mais avant tout écologique. Ces trois exemples, parmi d’autres, relèvent de la chronobiologie et de la synchronisation ou non des temps individuels, des temps socialisés et des rythmes du monde vivant. Il nous faut remettre les pendules des humains et de la faune et de la flore à l’heure des enjeux de la transition écologique !


Nos «ancêtres» observaient déjà les différents cycles des végétaux et des animaux, la saisonnalité des fruits et des légumes, la migration des oiseaux, la période de la reproduction, etc. qu’ils expliquaient intuitivement par l’influence de la lune ou du soleil. Il faut attendre le XVIIe siècle pour que Santorio Santorio établisse des liens entre la température du corps, le pouls et le poids, découvrant sans le savoir le «métabolisme» (ensemble des réactions chimiques propres à un être vivant) et le rythme «circadien» – néologisme forgé en 1959 par Franz Halberg pour désigner le rythme biologique d’environ vingt-quatre heures (circa en latin veut dire «environ» et diem, «jour»). Le médecin Julien-Joseph Virey, en 1814, utilise l’expression «horloge du vivant», l’entomologiste Auguste Forel, en 1910, décrit celle, interne, des abeilles. Un an plus tard, l’éthologue Karl von Frisch en précise le fonctionnement. Plusieurs recherches sur des végétaux et des animaux s’évertuent alors à bien distinguer la veille du sommeil et contribuent à l’élaboration de la chronobiologie. Tout être vivant est sensible à une variation de son environnement et possède une horloge biologique «centrale» et des horloges «périphériques» qui rythment sa vie.


Où se trouve cette «horloge» ? Dans les noyaux suprachiasmatiques du cerveau. Comment marche-t-elle ? Ces noyaux sont reliés à l’épiphyse (une glande située dans le cerveau), qui secrète plusieurs hormones, dont la mélatonine qui régule le rythme veille-sommeil. Les chronobiologistes distinguent trois «familles» de rythmes humains : les rythmes circadiens (toutes les vingt-quatre heures environ), les rythmes ultradiens, plus rapides, (le battement du cœur, par exemple) et les rythmes infradiens, plus lents, (le cycle ovarien de vingt-huit jours, par exemple). Nous savons que le nourrisson, toutes les trois heures environ, réclame alternativement à manger et à dormir. Respecter cette rythmicité favorise sa sécurisation affective. Entre 2 et 3 ans, les petits connaissent deux moments de sommeil diurne, autour de 9 heures et de 12 heures. Entre 3 et 12 ans, les enfants ne sont guère «opérationnels» en début d’après-midi, où chute leur attention. Bref, les horaires scolaires n’en tiennent pas compte ! La chronobiologie génère la chronopharmacologie (prendre le médicament au «bon» moment pour tel patient), insuffisamment développée, la chronopsychologie (qui étudie les rythmes d’apprentissage chez l’enfant), l’accidentologie (l’attention baisse à certaines heures, ainsi les catastrophes du Titanic, de Three Miles Island, de Bhopal, de Tchernobyl ou le naufrage de l’Exxon Valdez sur les rivages de l’Alaska, en 1989, interviennent la nuit).


Chaque espèce animale et végétale possède sa rythmique, plus ou moins liée à l’énergie photonique, aux saisons, au climat, à sa carte génétique, etc. Tout être vivant bénéficie d’un habitat et d’un territoire favorables à son adaptation, il en va de même pour les humains. Agir pour le vivant réclame les meilleures conditions d’habitabilité, sachant que territorialités et temporalités s’entremêlent, interagissent, se solidarisent. La «rythmanalyse» et la «topo-analyse» guident nos pas sur le chemin de la cohabitation heureuse entre le vivant et l’humain. Cela veut dire façonner d’autres villes et d’autres territoires pour d’autres temporalités, sortir du productivisme agricole, refuser la démesure mégalopolitaine avec ses gigantesques centres commerciaux, ses gratte-ciel toujours plus hauts, ses gated communities ségrégationnistes, inventer et expérimenter des alternatives au «tout voiture», «tout béton», «tout marchandisation», «tout numérique»… Les bonnes idées sont là, leurs partisans déjà à l’œuvre, les êtres vivants les soutiennent, qu’attendons-nous ?


Également disponible sur le site de Libération.

20 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

« Un œuf congelé pour l’hermine »

par David Grémillet, (depuis le Groenland), directeur de recherche au Centre d’études biologiques de Chizé - 20 septembre 2021 Agir pour le Vivant : Chronique «Un été arctique» Comme chaque année dep

« Climat : sept raisons d’y croire et d’agir »

par Benjamin Leclercq et illustration Catherine Cordasco - 17 septembre 2021 Agir pour le Vivant Après des décennies à fermer les yeux, les sociétés ont enfin pris conscience de la crise climatique e