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Françoise Nyssen : «Le choc que nous vivons peut permettre un grand élan»

Par Fabrice Drouzy — 3 mai 2020


A l'initiative du forum Agir pour le vivant, à Arles cet été, l'équipe dirigeante d'Actes Sud – Françoise Nyssen, Jean-Paul Capitani et Anne-Sylvie Bameule – revient sur la genèse du projet et leur engagement pour la cause environnementale.



Que vous inspire la crise sanitaire qui frappe aujourd’hui la France et la planète ?


Françoise Nyssen. Beaucoup de réflexions, c’est le moins qu’on puisse dire… J’aime bien reprendre la parole d’Aristote qui dit que «l’ignorant affirme, le savant doute et le sage réfléchit». Nous sommes dans un moment de réflexion intense. Ce qui est clair, c’est qu’il n’y a pas qu’une solution. Il n’y a pas qu’une façon d’aborder le problème. Il faut une vision globale, que ce soit sur le terrain social, celui de la santé, de la culture ou de l’immunité… Actuellement, on nous impose des tas de mesures, peut-être totalement justifiées, mais il s’agit une fois encore d’une «pensée en silo» alors que l’on aurait besoin d’une interdisciplinarité parfaite.


Jean-Paul Capitani. Quand on écoute les scientifiques à la télé, on a l’impression que la seule chose que l’on cherche, ce sont des produits pour guérir… C’est certes important mais s’il y avait moins de personnes en surpoids, qui sont aujourd’hui les premières victimes du virus, on n’en serait sans-doute pas là. Et pourquoi y en a-t-il autant, si l’on excepte l’obésité génétique, peut-être parce qu’on n’arrête pas de les solliciter avec de l’alimentation de mauvaise qualité ? Quand on dit «on va dépenser maintenant beaucoup d’argent pour l’hôpital», c’est pareil, on est dans le curatif, dans le médical, et cela vient après des années de coupe budgétaire. Alors qu’il faudrait élargir, voir plus loin. Que l’on soit dans la symbiose de la biodiversité. Que l’homme se fonde dans son territoire vivant et qu’à partir de là, il soit capable de trouver un équilibre face à toutes les agressions. Nous avons les ressources, il n’y a qu’à relire le Charme discret de l’intestin de Giulia Enders… ou Marc-André Selosse expliquant comment fonctionne le vivant…


Françoise Nyssen. Je poursuis avec la parole des sages. Pour Hippocrate, «la santé, c’est l’alimentation». C’est à partir de là que se construit ce que j’appellerai une boucle de rétroaction positive. Or j’ai plutôt l’impression qu’on continue à faire le contraire. Je ne sais pas comment va être imaginée l’économie au sortir du confinement ; est-ce que l’on va soutenir sans se poser de questions des entreprises au bilan carbone catastrophique ? Ou va-t-on prendre le temps de réfléchir ? Bref, aujourd’hui, on est pleins d’interrogations et on bout à l’idée qu’il y a tout un pan de réflexions qui n’est pas partagé globalement.



Les éditions Actes Sud, à travers leurs collections, sont engagées depuis longtemps dans le combat environnemental. Comment est venue cette sensibilité ?


Françoise Nyssen. On a deux histoires différentes. Je suis chimiste à l’origine. A 17 ans, j’ai été invitée par l’Union chimique belge à visiter leurs locaux. A un moment, on arrive dans une pièce où se trouve un gros tas de poudre blanche. Je demande : «Qu’est-ce que c’est ?» Et on me répond : «Oh ça, c’est une variété de sucre, style aspartame. Mais on n’est pas sûr que ce ne soit pas cancérigène, alors ça part en Afrique…» Ce jour-là, j’ai eu l’impression que le monde s’effondrait. Cela a été le fondement de mon engagement personnel. Un combat que je n’ai jamais abandonné, même au ministère de la Culture, ce qui a parfois provoqué des sarcasmes, y compris dans la presse (rires).


Jean-Paul Capitani. Dans les années 70, j’étais agriculteur dans la région d’Arles. Je faisais du vin et j’avais un élevage de moutons. C’était une production biologique. La suite nous a semblé logique. On s’est dit qu’on pourrait commencer à éditer. Actuellement, on enseigne l’agronomie mais sans enseigner l’histoire de l’agronomie. Ça n’a pas de sens ! Quand on pense que pendant des millénaires, des gens ont réfléchi à la meilleure façon de nourrir l’humanité… Aujourd’hui, il n’y en a plus que pour le NPK (1). On a donc commencé par publier des livres historiques comme ceux d’Olivier de Serres, puis des bouquins critiques sur la société. Mais on s’est vite rendu compte que si on ne parlait que d’histoires abominables et de scandales, on ne donnerait pas le goût de vivre sur cette planète à nos enfants et à nos petits-enfants. Alors, avec Pierre Rabhi, puis Cyril Dion, on a créé la collection «Domaine du possible» pour parler de choses plus positives, pour montrer que des solutions existent, que d’autres voies sont envisageables ; afin que les gens reprennent confiance.


Et lorsque l’on commence à parler de la biodiversité, on arrive aux écosystèmes, au monde animal… Et on se retrouve confronté au sauvage. Et finalement, qu’est-ce que le coronavirus ? D’une certaine manière, un sauvage pour nous. Il y a le loup, le sauvage et le coronavirus… Au final, le vrai patrimoine, ce n’est pas seulement Notre-Dame ou les petites chapelles ; ce sont les glaciers, la terre, la vie du sol… Et c’est ce patrimoine-là qu’il faut respecter. Parce que le reste, on le respecte évidemment, mais c’était une espèce d’hommage de l’homme à l’homme. Ce qui est important, c’est de restituer le vivant. C’est ce que nous tentons de faire avec les auteurs de la collection «Mondes sauvages».


Anne-Sylvie Bameule. Notre volonté est de rendre accessible la complexité du monde. A travers le talent des auteurs ou des écrivains avec qui nous travaillons, on va faire en sorte que leur pensée, aussi complexe soit-elle, puisse être accessible à tout le monde. Pour que cette intelligence soit enfin partagée. Si on vous donne un document scientifique sans indication sur les différentes variables, sans expliquer pourquoi ces barrières bougent et comment elles bougent, les équations resteront inintelligibles ; mais si on fait ce travail de pédagogie, alors tout change. Et notre vision du monde change.

Le forum prévu cet été est donc une nouvelle étape…

Françoise Nyssen. C’est une étape mais c’est surtout un chemin dans la continuité de ce que fait Actes Sud depuis des décennies. On a publié Naomi Klein il y a près de vingt ans… Son ouvrage, la Stratégie du choc, est un des bouquins les plus lumineux que l’on puisse lire aujourd’hui pour comprendre ce qui peut nous arriver demain au sortir de la crise sanitaire. Réunir le monde de la culture et du savoir (2) participe à cette philosophie générale. Très concrètement, Arles est la ville de nos racines. Un lieu avec une librairie, un restaurant, trois salles de cinéma, une salle de concert. Il y a aussi l’université du Domaine du possible, où l’on expérimente sur 136 hectares l’agroécologie et l’école du Domaine du possible avec une pédagogie inclusive… Tout cela est une source de valeurs, d’idées, de réflexion.


Jean-Paul Capitani. L’idée, c’est de passer à l’horizontale, c’est-à-dire que si l’on veut changer la société, il faut repartir sur des ferments locaux. Dans notre cas, la Camargue, La Crau… Toute la zone ouest du département des Bouches-du-Rhône a toujours été un lieu extrêmement riche, actif. Il y a eu de l’industrie… Tout ça a disparu mais on peut recommencer. Il y a des gens, des connaissances, comme partout sur le territoire. Si l’on compte seulement sur les grandes sociétés, pour faire de l’écologie, ça va prendre du temps et surtout ça va être assez difficile.


Anne-Sylvie Bameule. On observe qu’il faut généralement dix ans entre une découverte scientifique et sa large diffusion. Là, si on veut que ce mouvement prenne de l’ampleur, il faut le rendre tout de suite accessible et avec un événement de ce type, in vivo, avec les auteurs qui se rencontrent, avec le grand public qui participe, on peut immédiatement diffuser la connaissance.



Concrètement, comment peser dans le débat public et se reconnecter à la sphère politique ?


Françoise Nyssen. L’important c’est le «terrain» pour la santé et le «territoire» pour l’émergence de nouvelles pratiques comme pour la culture. Alors il faut agir avec les spécificités humaines, géographiques, historiques et économiques de chaque territoire. Il faut semer pour que ça pousse, il faut faire confiance aux hommes là où ils sont. Il faut être tout le temps à l’œuvre, ne jamais relâcher ses efforts. Car on sait comment fonctionne le système : un jour, il y a une COP, une réunion à Biarritz, des déclarations qui font la une de la presse, et puis le lendemain, plus rien. En ce moment, on parle beaucoup d’environnement car la situation est dramatique, mais j’ai très peur que demain, on oublie tout. Voyez les élections européennes : pendant des mois, des débats, des tribunes, des prises de position ; et puis le scrutin passé, on passe à autre chose. Bref, ma petite expérience de néophyte dans la politique m’a prouvé qu’il fallait vraiment œuvrer sur le fond.


Anne-Sylvie Bameule. Quand un raisonnement s’est développé dans le cerveau, grâce à la réflexion, il devient évident et on ne peut plus repartir en arrière. C’est ce mécanisme-là qu’il faut amplifier. Certes, il faut passer par le politique, c’est évident, mais la société doit aussi s’emparer de ces sujets. On voit la mobilisation, par exemple, des élèves de Sciences-Po ou d’autres écoles qui disent : «On s’attendait à voir le monde demain. On sait qu’il y a des recherches et des innovations, qu’il va falloir réfléchir différemment ; et vous continuez à nous former avec les anciens modules. C’est n’est plus possible !» Et quand arrivera le moment où l’on dira tous «ce n’est plus possible», la bascule pourra avoir lieu. Mais en attendant, il faut passer par la diffusion de la connaissance.

Vous avez dit récemment : «Il faut transformer le monde en nous transformant nous-mêmes.» Est-ce que vous pensez que le moment est (enfin) venu ?

Françoise Nyssen. Ce moment est tout le temps là ! Je pense que c’est une réflexion permanente tout au long de la vie et qu’on n’en fait jamais trop. Le choc que nous vivons peut effectivement permettre ce grand élan de transformation et d’action par les nombreux acteurs sur le territoire.


(1) Engrais à base d’azote (symbole N), de phosphore et de potassium (symbole K). (2) Initialement prévu mi-avril, Agir pour le Vivant est repoussé à cet été.


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

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