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Plantes médicinales, des savoirs déracinés

par Sarah Finger, correspondante à Montpellier

publié le 7 septembre 2022 à 13h21

Au Brésil, au Tibet ou en France, les liens qui nous unissaient aux plantes s’étiolent et les savoirs ancestraux s’envolent.Certaines plantes s’évertueraient quant à elles à fuir la main de l’homme.

Le chef indigène Satere-Mawe, Valdiney Satere, 43 ans, récolte la caferana, une plante indigène de la forêt amazonienne dans leur communauté Wakiru, à l'ouest de Manaus au Brésil, le 17 mai 2020.
(Ricardo Oliveira/AFP)

Tribunes, reportages, analyses… Cette année encore, «Libération» accompagne le festival Agir pour le vivant qui a tenu satroisième édition à Arles du 22 au 28 août.


«En Occident, la plante n’est plus qu’une banque de molécules. En France, beaucoup d’anciens ne voient pas l’intérêt de revenirà l’usage des plantes. Ces savoirs populaires ont été dévalorisés par ces personnes elles-mêmes, à tel point qu’il est difficile deleur faire prononcer des noms de plante en patois.» Aline Mercan, anthropologue et ethnobotaniste, a enquêté sur latransmission des médecines populaires dans les Alpes. Si la rupture des savoirs est avérée, elle ne semble pas définitive :«Certains commencent à vouloir réinvestir ces savoirs», raconte-t-elle, évoquant un «revival des néoguérisseurs».


Un herbier contre l’oubli


Cette même volonté de préserver des connaissances ancestrales a poussé l’artiste Sergio Valenzuela Escobedo à mener uneenquête photographique auprès des Mapuches, un peuple autochtone du Chili. Le trafic illégal de bois, l’essor del’industrie forestière pour la fabrication de la pâte à papier, les monocultures ou le clonage massif liée à la reforestation ontrepoussé les plantes médicinales utilisées par les chamans aux confins des forêts humides. Pour conserver une trace de cessavoirs, une série de portraits présentée dans le cadre d’«Agir pour le Vivant» met en scène les Mapuches et les plantes deleur pharmacopée. Un herbier contre l’oubli.


Les liens qui nous unissent aux plantes se distendent dans d’autres communautés vivant au plus près de la nature, commeau Brésil : «Nos enfants n’ont plus de rêves ni de vie avec les plantes, raconte Cristine Takuá, philosophe, éducatrice et sage-femme basée à l’est de São Paulo, au bord de l’Atlantique. Nous devons réenchanter ce savoir et leur apprendre à dialoguer ànouveau avec elles.» Mais comment raviver ce désir quand ces jeunes côtoient une nature chaque jour davantage défigurée ?«Nous, peuples autochtones résistants, habitons dans des espaces qui n’auront bientôt plus de forêts. Et un Indien sans terren’est pas un Indien, répond Cristine Takuá. Déjà, nous ne parvenons plus à trouver de nombreuses plantes. Elles se cachent.Seuls les guérisseurs peuvent les trouver.»


«La nature régit ma vie»


Le petit peuple des plantes a-t-il peur ? Piétiné, ignoré ou surexploité, ce patrimoine aussi discret qu’indispensablechercherait-il à se protéger de nous ? C’est probable, selon Aline Mercan : «Au Tibet, le ramassage intensif des plantesdestinées au marché chinois a entraîné une disparition de la flore médicinale. La première conséquence concerne les habitantsqui n’ont plus accès à leurs ressources, à leur pharmacopée. Mais il y en a une autre : une plante de l’Himalaya a mis au pointune stratégie de défense en changeant de couleur, passant du jaune au gris.»


Ivanice Pires Tanoné, cheffe de la tribu brésilienne des Kariri-Xocó, est elle aussi venue jusqu’à Arles pour évoquer sa forêtsans cesse poignardée par l’homme, et rappeler que pour nombre de peuples autochtones, la nature incarne toujours unêtre suprême : «La nature régit ma vie, c’est elle qui commande. Elle nous nourrit, alimente notre esprit, nos traditions.»Couronnée de plumes, corps et visage tatoués, cette cacique lance un vibrant «chant de la terre». Face à elle, la salle bondéeprie en silence pour que ce chant ne soit pas celui du cygne.




Disponible également sur le site Libération.

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