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Faisons de l’écolonomie : relançons l’économie en tenant compte de l’écologie

Par Emmanuel Druon—1 juillet 2020


Il est possible de travailler sans porter la culpabilité de la destruction ou de l’épuisement des ressources.


Des pans entiers de l’économie conventionnelle vont se réformer ou s’arrêter parce que nous avons été confinés pendant plusieurs mois. On peut se demander ce qu’est ce système qui s’effondre en trois mois ? Il n’est pas fiable. Le court-termisme est une des clefs du modèle actuel, vite produit, vite jeté. On accepte sans sourciller qu’une crevette fasse trois fois le tour de la planète avant d’arriver dans nos assiettes. Avons-nous perdu tout sens commun ?


On peut entreprendre sans détruire, adapter au mieux notre production industrielle pour respecter les équilibres du vivant. Puisque l’économie est mise à mal et que l’Etat doit investir dans une relance massive, puisque le changement climatique promet des crises encore plus graves que celle que nous traversons, transformons nos modèles économiques pour construire un avenir plus sûr pour tous.


Au XXe siècle, nous nous sommes livrés à la «destruction créatrice» conceptualisée par Schumpeter en 1950. Au XXIe siècle, orientons-nous vers la «transformation créatrice», qui porte la transition écolonomique respectueuse des hommes et de leur environnement. Changeons de regard.


Méthode

Quelques expériences témoignent de la possibilité de vivre d’une économie non prédatrice. Une économie qui ne détruit pas les écosystèmes et qui ne creuse pas les écarts entre les riches et les pauvres. Une économie qui cherche l’équilibre juste, donc durable et tenable. Une économie locale. Depuis vingt-cinq ans nous y travaillons dans une usine industrielle du Nord, de façon à produire sans laisser de trace. La méthode que nous avons inventée et mise en œuvre se fonde sur les principes stricts de l’analyse du cycle de vie. Chaque matière première doit provenir de ressources naturelles renouvelées à l’échelle du temps humain. Chaque produit fini doit être recyclable et biodégradable. Nous utilisons du papier pour fabriquer des enveloppes. Il provient des résidus de découpe d’arbres qui servent principalement à la menuiserie et à la charpenterie.


Chaque arbre coupé fait place à la replantation de dix nouvelles pousses. La forêt se développe en surface, dans le respect de la biodiversité des espèces. Chaque matière que nous utilisons, l’eau, l’encre, la colle, le carton est recyclable et recyclée. L’énergie qui alimente notre usine se décarbone un peu plus chaque jour.


Chaque entreprise, quelle que soit sa taille, devrait disposer des services d’un technicien de l’analyse du cycle de vie (ACV), formant autour de son savoir-faire une équipe d’acheteurs et de producteurs. C’est un premier métier de reconversion qui pourrait créer rapidement 235 000 emplois. Pourquoi 235 000 ? Parce qu’il y a 235 000 sites industriels en France. Chaque technicien ACV pourra intervenir sur au moins trois axes essentiels : les matières premières, les matériels de production, les énergies et leur gestion. Pour chacun de ces segments chaque équipe – production, maintenance, logistique, achats, etc. - sera formée en interne par le technicien. Il faut que le réflexe ACV entre dans l’ADN de chaque métier.


Que fera par exemple une entreprise cosmétique dont les produits sont conditionnés dans des matériaux composites, difficiles à recycler ? Elle travaillera une nouvelle gamme par série qui, dès l’origine, sera formulée sobrement. Puis elle remplacera progressivement tous les conditionnements et tous les produits. Pour cela, elle devra décloisonner les métiers, créer des équipes multiservices composées de quelques personnes à qui on rend une quasi complète autonomie. Nous accompagnons des entreprises sur le chemin de la méthode «écolonomique» et, souvent, on nous oppose au changement l’organisation en silo. Notre système conventionnel s’appuie beaucoup sur le contrôle des uns par les autres. Notre modèle écolonomique s’appuie sur la confiance a priori et l’autonomie. Cela n’exclue ni le contrôle ni la documentation rigoureuse de nos actes, mais cela inverse la charge de la démonstration.


Relocaliser les activités dans les lieux de vie

Notre usine s’inscrit dans le tissu économique local. En relocalisant les activités dans les lieux de vie, l’animation reprend dans les centres-villes et villages, autour de ces emplois. C’est l’épicerie qui devient le lieu d’approvisionnement quand la librairie indépendante devient un lieu de partage des idées. En revitalisant les centres-villes, un certain nombre de citoyens peuvent progressivement renoncer au second véhicule, ce qui engendre des économies et épargne l’environnement. Tout ce qui se façonnait dans les pays à bas coûts salariaux – et sociaux ! – est réintégré dans l’économie locale. On peut travailler à domicile. On réduit forcément les échanges transnationaux et leurs effets délétères sur l’environnement.


Dans les entreprises industrielles disposant d’emprises sur les territoires, dévolus à ce jour à une pelouse rase, on propose un programme complet, que nous avons mis en œuvre chez nous, de réappropriation du sol pour y introduire le réensauvagement, la biodiversité et les formations à la permaculture. Partout sur le territoire, on peut imaginer 235 000 nouveaux corridors biodiversité. Chaque site industriel ouvre une partie de son terrain à l’accueil de la faune, de la flore et à une agriculture saine en coopération avec les producteurs locaux. A condition, bien entendu, qu’il ne s’agisse pas de s’acquitter à bon prix de nos efforts pour réduire notre dette environnementale. Il faut aussi déployer une démarche de gestion des déchets, des énergies et de sélection stricte des matières premières de l’entreprise pour rester cohérents avec la transition vers une économie non prédatrice, non destructrice et progressivement décarbonée.


Puisque les besoins changent et appellent la sobriété, la grande distribution de biens de consommation disparaît progressivement. Remplaçons ces entrées de villes par des zones d’échange, de gestion et de recyclage des matériaux et déchets, produisons-y l’énergie renouvelable des villes, et concentrons là les services centraux de l’Etat (hôpital, centre de soin, ressourcerie, «repair café», etc.).


Nouveaux métiers difficilement délocalisables

Au lieu de passer notre temps à expliquer comment ce que nous proposons ne fonctionnera pas, nous prenons ce temps pour nous mobiliser autour des solutions viables. Et cela fonctionne. Notre entreprise qui survit sur un marché en effondrement depuis plus de quarante ans, l’enveloppe en papier face au numérique, a surmonté un incendie majeur et une perte de la moitié de son chiffre d’affaires en trois mois. Confrontés à un plan de licenciement massif, nous avons reconverti l’activité de nos collègues vers de nouveaux métiers, l’accompagnement d’entreprises, la massification du traitement du courrier, une salle de séminaires, l’agromine et la permaculture, etc. Des métiers nouveaux, difficilement délocalisables.

Tous ont retrouvé un emploi. Nous pouvons profiter des crises pour nous adapter et nous reconvertir dans des activités durables.


L’écolonomie cherche à allier la rentabilité, la durabilité et la justice sociale. Nous avons appris à produire avec sobriété des enveloppes totalement biodégradables pour un tarif qui correspond aux attentes du marché. Avec des salaires modérés (en moyenne 2,7 smic) et un écart limité entre le plus bas au smic et le plus élevé à 4 smic. Depuis quarante ans, l’argent gagné par l’entreprise est réinvesti dans l’entreprise : dans la formation, l’achat de matériaux nobles provenant de ressources fiables, constantes et européennes, et l’achat des meilleures machines du monde pour ne rien abandonner à la productivité et parce que nous sommes trop pauvres pour acheter de la mauvaise qualité.


Et si ça marche pour nous, ça peut marcher pour tous. En effet, rien de sorcier dans notre méthode. Mais beaucoup de recherche et d’innovation en permanence pour résoudre les contraintes. Beaucoup d’agilité. Nous cherchons, souvent nous trouvons et partageons cela avec nos clients partout dans le monde, grâce à un bureau d’études que nous avons créé. L’an passé, en Chine, une équipe d’une usine agroalimentaire nous fait intervenir. Ensemble nous définissons les pistes de progrès. Six mois après notre intervention, on nous annonce qu’en prenant attache avec l’usine mitoyenne dont le process rejette de la vapeur, un tuyau a été connecté et le déchet des uns est devenu la ressource énergétique principale des autres. Écolonomie réalisée ? 224 000 dollars (199 000 euros) en six mois.


Convoquer l'imaginaire

Nous voulons travailler sans porter la culpabilité de la destruction ou de l’épuisement des ressources.

Cette méthode s’applique aussi à la construction des bâtiments, aux développements urbains, à l’agriculture, à la production agroalimentaire, etc. En fait, tous les secteurs doivent se réinventer si nous voulons modérer les effets du réchauffement du climat. Nous sommes des entrepreneurs. Nous savons bien que si le climat se réchauffe de 5 °C, aucune condition ne sera plus réunie pour entreprendre et pour vivre. Nous pensons qu’il est encore temps d’intervenir collectivement. Le dernier rapport du Giec doit devenir notre feuille de route.


En mandarin, il faut deux idéogrammes pour dire le mot crise : «danger» et «moment décisif». Le danger de relancer sans rien changer, alors que le système est fragile, laisse de côté une part grandissante de la population et épuise les ressources.


Moment décisif de questionner d’autres modèles et de les mettre en pratique à grande échelle. L’écolonomie en est un.

Je ne peux pas imaginer que des citoyens responsables laissent un gouvernement quel qu’il soit relancer l’économie avec le capitalisme du désastre. Nous paierons longtemps les conséquences de la crise sanitaire, dans nos mémoires blessées le souvenir de nos disparus, en leur nom, au nom des morts, nous ne pouvons pas relancer comme si de rien n’était. Tenons enfin compte de la réalité du monde vivant car c’est la meilleure façon de cohabiter avec le reste de la planète.


En quelques années nous pourrions relancer, réorienter et reconvertir massivement l’économie vers des métiers qui répondent aux besoins humains sans obérer les conditions de vie : nourrir les territoires, isoler les bâtiments, reforester, dépolluer les sols, les rivières, les fleuves, inventer les ressources de demain avec les déchets d’aujourd’hui… Et créer, avec les costumiers, les régisseurs, les comédiens, les metteurs en scène, les artistes qui dessinent le monde d’après et portent le possible en convoquant l’imaginaire. Apprendre et transmettre, partager la connaissance. Coopérer mieux que combattre. Si 1 million de personnes de plus se trouvent sans travail en France après la fin du confinement, offrons-leur de construire un avenir durable en nous appuyant sur des expériences concrètes qui font leurs preuves depuis vingt-cinq ans.


Emmanuel Druon est chef d’entreprise, auteur et conférencier. Il a créé le bureau Ouvert pour développer l’écolonomie. Il est l’auteur de trois livres dans la collection «Domaine du possible» d’Actes Sud, dont Ecolonomie 2, la transformation créatrice, paru le 3 juin.


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