Rechercher

ESSAI. «Ecologie et démocratie», le vert à soi

par Thomas Stélandre

publié le 12 mai 2022 à 6h15

La philosophe Joëlle Zask parle des soins donnés à nos «coins de vie», de la collecte des déchets au jardinage de rue.

Parmi les initiatives évoquées par Joëlle Zask, la végétalisation des cours d'immeuble. (Daniel Thierry /Photononstop. AFP)

Joëlle Zask n’écrit pas des livres de développement personnel, mais ils sont édifiants et on s’y retrouve – en bonne logique : la philosophe, professeure à l’université Aix-Marseille, s’intéresse aux espaces partagés, aux lieux communs (au sens littéral : les places, les quartiers, les parcs, etc.). Elle se présente, peut-être en partie pour cela, accueillante dans sa pensée et son écriture.«La démocratie et l’écologie seraient-elles incompatibles ?» demande-t-elle en préambule duprésent essai. «On le prétend souvent.» Aussi sûrement que l’autrice appelle en chemin un «je» duvécu, on s’interroge à notre tour sur notre propre expérience, entre autres ici : «Tandis que lapersonne privée que nous sommes consacre beaucoup de temps et d’argent à l’aménagement de sacuisine ou de son séjour, la personne publique que nous devenons en tant que citoyen se détourne dusoin de son environnement et s’en remet à d’autres.» Un tel soin, situé au carrefour de l’écologie et de la démocratie (notions «soeurs»), trouve par exemple une incarnation dans les actions de jardinage de rue, les initiatives citoyennes de collecte de déchets, voire, à plus petite échelle, dans la végétalisation d’une cour d’immeuble ou l’entretien d’un ficus dans une cage d’escalier.


Des lieux où s’est formé «le sens de notre existence»


Dans une société de l’après-confinement travaillée par le chez soi et son aménagement enrempart (du «cocooning» au «nesting»), la réflexion de Joëlle Zask sur ce qui résonne intimementdans l’espace public arrive à point nommé. Pour parler de ces espaces – non des «lieux à soi» woolfiens (lesquels suggèrent la possibilité d’un retrait), mais des lieux à la fois pour soi et pour tous –, elle emploie cette jolie expression : «coin de vie». Qu’est-ce qu’un coin de vie ? «Qu’il s’agisse d’une forêt, d’une maison de village, d’un appartement ou d’un café, un coin de vie est un lieu qui à la fois protège et porte en avant.» Ce sont des lieux où s’est formé «le sens de notre existence» et surtout des lieux qu’on a, d’une manière ou d’une autre, cultivés. Car c’est enarpentant le paysage, fût-il du reste urbain ou rural, qu’on en devient le gardien, voire lecolocataire engagé («pratiquer effectivement la ville de manière à la rendre commune»). Zaskconvoque John Dewey – dont elle est spécialiste –, John Locke, Marielle Macé et ses «cabanes», laBible à plusieurs reprises (Adam au jardin d’Eden comme Noé dans son arche nous parlentd’écologie et de démocratie). Elle butine, déterre les racines de certains mots, plante ses perspectives sans pessimisme et témoigne régulièrement d’un bon sens commun : «Comme disent les jardiniers, au jardin, qu’il soit thérapeutique, pédagogique, potager, décoratif, il y a de la place pour tout le monde.» Chacun peut être utile. «C’est là une voie pour transformer la ville encité.»


En plus d’Ecologie et Démocratie, Premier Parallèle publie simultanément une édition poche,revue et corrigée, de Se réunir. Du rôle des places dans la cité, un essai paru en 2018. Sous une forme plus proche du guide de voyage, on emprunte de semblables sentiers thématiques : penser la place démocratique, c’est dans l’idéal penser «une place unie à la nature.» Dans l’Antiquité grecque, à l’ombre des platanes, «la place du peuple était une place écologique».


Joëlle Zask, Ecologie et Démocratie, Premier Parallèle, 240 p., 20€ (ebook : 11,99 €).




Disponible également sur le site de Libération.

3 vues0 commentaire