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« Ensemble, seuls »

par David Grémillet, directeur au Centre d’études biologiques de Chizé - 25 mai 2021

Chronique « l’Albatros hurleur »


Régulièrement sur notre site, «l’Albatros hurleur», une chronique écologique de David Grémillet. Aujourd’hui, les réflexes individuels des fourmis légionnaires en faveur d’un bien commun.


Pour débusquer leurs proies, les fourmis légionnaires progressent rapidement. Blattes, scarabées, scorpions et tarentules, tout y passe. Même les lézards, des serpents ou des oiseaux de petite taille sont attaqués. Les animaux capturés sont piqués, découpés puis rapatriés jusqu’au bivouac, sorte d’agrégat de fourmis parfois distant d’une centaine de mètres.


Dans les forêts du Panama, un bivouac de fourmis légionnaires peut abriter deux millions d’individus. Afin de les nourrir, sans oublier les larves voraces et la reine qu’ils protègent, une chaîne d’approvisionnement efficace doit être établie. De longues colonnes de légionnaires parcourent ainsi le sol, à la vitesse de dix longueurs de fourmi par seconde (60 km/h chez un humain de 1,70 mètres). Ces créatures de 5 mm sont parmi les plus rapides de toutes les fourmis, mais elles doivent parfois franchir des obstacles. Quand il faut franchir un fossé, un pont est nécessaire : les légionnaires s’agglutinent alors en une guirlande de corps, à chaque extrémité du précipice, jusqu’à ce que celui-ci soit comblé. Si la colonne doit franchir une zone très raide, certaines fourmis s’arrêtent au milieu de la pente et plantent leurs griffes dans le sol, constituant ainsi en une échelle animale, un échafaudage que les congénères gravissent à toute vitesse.


Ce comportement altruiste est-il commandé par une organisation collective ? Afin de mieux répondre à cette question, des collègues (1) ont procédé à une petite expérience. Sur le parcours d’une colonne de fourmis légionnaires, ils ont installé une planche dont ils pouvaient varier l’inclinaison. Les agiles créatures tolèrent des pentes cinq fois plus fortes que la plus raide des routes départementales françaises, mais au-delà de ce seuil, elles construisent un échafaudage dans 80 % des cas. Ceci leur permet même de franchir une paroi verticale. Les chercheurs pensent que si l’échafaudage bénéficie au collectif, la décision de sa mise en place est individuelle : la fourmi se fixe à la pente quand elle remarque qu’elle glisse, ou que ses voisines glissent, sans attendre l’ordre d’un quelconque quartier général. Les légionnaires constructrices d’échafaudages n’utiliseraient donc pas de communication chimique, comme elles le font quand elles capturent une proie de grande taille ; dans ce cas, les fourmis émettent des phéromones qui permettent d’attirer un grand nombre de congénères en provenance du bivouac, pour profiter d’une ressource abondante.


On considère souvent que les comportements coordonnés des animaux nécessitent pensée et communication. Chez les fourmis légionnaires, les recherches récentes indiquent que les mouvements en forêt demeurent rapides et fluides grâce à des réflexes individuels qui favorisent le bien commun. Cette très forte réactivité augmente la résilience du petit monde des insectes sociaux et sa capacité à surmonter obstacles et bouleversements.


(1) Lutz, M. J., Reid, C. R., Lustri, C. J., Kao, A. B., Garnier, S., & Couzin, I. D. (2021). Individual error correction drives responsive self-assembly of army ant scaffolds. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118 (17).


David Grémillet, est directeur du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé (CNRS-La Rochelle Université). Chaire d’Excellence Nouvelle Aquitaine

Également disponible sur le site de Libération.

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