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ENQUÊTE. Ecologie: l’école n’a pas la main verte

par Benjamin Leclercq

publié le 16 mai 2022 à 0h45
(mis à jour le 22 juin 2022 à 11h38)

Parcellaire et mal pensée, l’éducation à l’environnement reste négligée en France. Heureusement, les initiatives semultiplient pour pallier ce manque.

De la série Ménilmontant. (Philippe Durand)

Dans leur rapport au gouvernement en 2020, les membres de la Convention citoyenne pour le climat ne s’y étaient pas trompés. Parmi leurs propositions, comme une évidence : «Modifier le code de l’éducation pour une généralisation de l’éducation à l’environnement et au développement durable (EEDD) dans le modèle scolaire français.» Nos citoyens éclairés avaient, comme tous ceux qui s’y sont penchés avant eux, déniché l’incongru : en France, on parle toujours plus d’environnement, mais on l’enseigne si peu.


L’idée, pourtant, n’est pas neuve. Elle est même quinquagénaire. «On la retrouve dès les années 70 dans les milieux associatifs et les mouvements de l’écologie politique», témoigne la sociologue Marie Jacqué, autrice d’une thèse sur l’éducation à l’environnement en France et maîtresse de conférences à l’Université d’Aix-Marseille (UAM). A l’époque, elle passe d’abord par des pratiques innovantes d’éducation populaire, et par des projets engagés pionniers, à l’instar de la mythique revue naturaliste la Hulotte, fondée en 1972, qui éveilla des générations de citoyens à l’art de comprendre et d’aimer le vivant.


Les pouvoirs publics vont eux-mêmes se saisir de la question, du moins dans le discours. «Dans sa dimension institutionnelle, la notion émerge lors des premières grandes conférences internationales sur l’environnement, note Marie Jacqué. On la retrouve à Stockholm en 1972, à la Conférence des Nations Unies sur l’environnement, puis au Séminaire international sur l’éducation relative à l’environnement à Belgrade en 1975». En France, une circulaire institue l’éducation à l’environnement en 1977.


Problème : l’éducation nationale ne va jamais vraiment l’activer. Certes, depuis une poignée d’années, on s’agite. En 2013, la loi de refondation de l’école la fait entrer dans le code de l’éducation, et l’on crée la labellisation «E3D» (comme «établissements scolaires en démarche de développement durable»). Plus récemment, en 2019, on invente le statut d’«éco-délégués» en classe… Mais ni les moyens ni les heures de cours ne suivent. Surtout, les programmes continuent de faire l’économie du principal outil de compréhension de l’écologie : les sciences.


«Je ne vois aucune ambition scientifique dans le primaire», se désespère ainsi le biologiste et professeur au Muséum national d’histoire naturelle, Marc-André Selosse, grand militant de la valorisation des sciences du vivant, de la Terre et de l’environnement à l’école. «Les instits, à force d’être poussés vers le littéraire et sevrés de sciences lors de leur propre formation, ne sont même plus outillés pour aller parler des arbres dans leur propre cour d’école». Dans le secondaire, le constat est, selon lui, tout aussi alarmant. «On y dispatche de l’environnement par-ci par-là, en géo, en SVT ou en sciences éco, au détriment d’une vision véritablement systémique».


En somme, le parti pris idéologique l’a emporté sur l’approche scientifique. «On reste aujourd’hui dans une éducation à l’environnement très moraliste, dominée par les dogmes de l’Ademe [l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, ndlr], analyse la chercheuse Marie Jacqué (UAM). Traitement de l’eau, des déchets, électrification de l’économie : les jeunes apprennent la pensée gestionnaire et les idéologies de l’écocitoyenneté et du développement durable».


Un constat d’autant plus amer que les crises actuelles – santé, climat, biodiversité, etc.–, requièrent un outillage scientifique costaud. «Les générations précédentes ont fait des erreurs liées à un problème de méthodologie. Donner aux jeunes générations les outils pour mieux faire est une urgence absolue !», tonne Marc-André Selosse.


«Se former à l’écologie scientifique a un double intérêt, complète François Deroo, directeur de l’association de découverte scientifique les Petits débrouillards, qui accompagne chaque année près de 700 000 jeunes de 5 à 25 ans en France : prendre conscience de la gravité de la situation et pouvoir en être acteur. Histoire d’avoir les angoisses… et les solutions qui vont avec». Comme Marc-André Selosse, François Deroo défend une science qui ferait partie intégrante de la culture, aumême titre que le sport ou le théâtre. Et une science comme posture dynamique tout au long de la vie, le seul moyen,selon eux, de continuer à comprendre et agir sur ce qui nous entoure : «Les connaissances bougent tous les six mois, etdonc les solutions aussi», note François Deroo.


En attendant que l’école s’y mette, cependant, tout n’est pas perdu : la session de rattrapage d’écologie scientifique estaujourd’hui à portée de tous. Pour les enfants, les ados ou les adultes, les lieux et les options fourmillent. «L’offre s’estdéveloppée et diversifiée, s’enthousiasme Marc-André Selosse : citons, pêle-mêle, les Centres permanents d’initiativespour l’environnement (près de 80 aujourd’hui en France), les jardins botaniques, les Universités inter âges et leursconférences tout public, les sociétés naturalistes, ou encore, bien sûr, les musées d’histoire naturelle». Sans oublier «lesgrandes associations historiques» comme la LPO (qui revendique 500 000 personnes sensibilisées par an en éducationà l’environnement) ou le Frene (anciennement Réseau École et Nature). Il y a, enfin, les médias, qui comptent«d’excellents vulgarisateurs» : Mathieu Vidard sur France Inter («la Terre au carré»), Jamy Gourmaud sur France TV, etc.


Une autre bonne nouvelle concerne la démocratisation d’une pratique vertueuse : les sciences participatives. «Ladémarche n’est pas nouvelle en soi. Au Museum, notre premier programme, baptisé Stoc (Suivi temporel des oiseauxcommuns), date de 1989, souligne Nathalie Machon, professeure d’écologie urbaine et responsable scientifique desprogrammes de sciences participatives sur la flore au MNHN. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’on s’adressedésormais au grand public, et que celui-ci adhère en nombre». Symbole de ce succès, les week-ends de comptage desoiseaux communs réunissent toujours plus de monde : plus de 17 000 jardins participants en janvier, et plus de 4 000 enmai. Quant à Tela Botanica, le réseau des botanistes francophones, il frôle aujourd’hui les 60 000 membres…


Bien aidée par l’outil numérique (applications et plateformes) et par une prise de conscience des scientifiques eux-mêmes, «qui apprennent à sortir enfin dans leurs confortables labos», la démarche permet de connecter les participantsà la science et à leur environnement. Ainsi de Sauvages de ma rue, un programme de recensement participatif de la floreurbaine lancé en 2011 par le Muséum. «C’est un grand succès, a fortiori lorsque des relais locaux s’en saisissent, témoigneNathalie Machon. A Blois, par exemple, presque toute la ville a été inventoriée !». «Pour peu qu’on lui prête attention,conclut-elle, l’appétit des gens pour la découverte du vivant est flagrant.»




Disponible également sur le site de Libération.
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