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Economie verte : le changement, ce doit être maintenant...

Par Elisabeth Ayrault, présidente-directrice générale de la Compagnie nationale du Rhône (CNR)—18 juin 2020


Cette crise sanitaire majeure sera-t-elle le déclencheur pour déployer enfin une économie respectueuse de notre environnement ?


Du jour au lendemain, un danger létal a conduit hommes, société civile, entreprises et politiques à bousculer radicalement leur quotidien. Face à une menace invisible mais destructrice, nous avons su réagir et limiter – au moins temporairement – l’impact de la pandémie.


La question se pose à présent de savoir si, face aux crises écologiques, économiques et sociales, tout aussi dangereuses pour notre survie, nous allons aussi réagir et opérer les changements nécessaires. Question d’autant plus importante que ces menaces ne se sont pas éteintes pendant le confinement, bien au contraire.


Le confinement était une adaptation temporaire de nos modes de vie. C’était aussi, pour nombre d’entre nous, l’occasion de nous interroger sur notre rapport au vivant, de prendre conscience des risques que nous encourrons si nous continuons à ignorer le fait que le vivant est un tout, indivisible.


Modèle

L’enjeu du déconfinement sera de transformer ces réflexions en actes pour mieux répondre aux défis qui s’annoncent. Changer de modèle social, économique et environnemental pour aller collectivement et volontairement vers une transition verte et responsable.


Nous avons tous un rôle à jouer et ce n’est que par une importante remise en cause de notre économie que nous y parviendrons. Parce qu’elles sont au cœur de cette évolution, les entreprises doivent sortir d’une vision où le tout budgétaire prime et s’engager dans une politique de long terme et d’innovation.


Si certaines déclarations ont pu nous faire douter de cette prise de conscience collective ces dernières semaines, nous pouvons néanmoins espérer que la transition verte est en route. Différents sondages (dont un sondage Ipsos de début avril) montrent que les Français placent l’environnement et la santé en tête de leurs préoccupations. En France, les récentes prises de parole des décideurs se traduisent en actes avec l’adoption de la programmation pluriannuelle de l’énergie et de la stratégie nationale bas carbone, dans un contexte où l’examen de nombreux autres textes d’importance a par ailleurs été suspendu. L’Europe réaffirme vouloir être le leader mondial de la transition écologique et le Green Deal reste l’axe majeur qui doit guider l’action et les investissements de l’Union.


Il nous aura donc fallu vivre une crise dramatique pour qu’une économie verte puisse peut-être s’imposer.


Définir la relance verte et accélérer sa mise en œuvre

Toutefois, je reste lucide, les difficultés sont devant nous.

Même si de premiers jalons ont été posés, nous restons fragiles. Les partisans du «monde d’avant» sont encore très nombreux et n’hésitent pas à utiliser le chantage à l’emploi ou la souveraineté nationale pour freiner toute évolution.


Par ailleurs, et en dépit de l’incroyable résilience de la nature, les années passées à dégrader le vivant ne se rattrapent pas en un jour. Il nous faudra des efforts colossaux, du courage et de la ténacité pour inverser la tendance. Pour s’en donner une idée, l’arrêt brutal de l’économie mondiale provoqué par la pandémie a entraîné une baisse record de 8,6% des émissions de GES entre le 1er janvier et le 30 avril. Mais elles vont reprendre et la baisse annuelle devrait être d’environ 5%. Malgré le confinement, nous sommes encore loin des 7,6% nécessaires pour respecter les accords de Paris.


Enfin, si l’idée d’une relance verte semble faire consensus à ce stade, aucune définition tangible ne vient préciser cette notion. S’agit-il de prôner le repli de notre économie et de nos modes de vie au sein des frontières nationales ? De valoriser un principe de décroissance ? D’adapter nos activités économiques à la marge pour les faire correspondre à des critères environnementaux a minima, sorte de green washing plus foncé ?


Nos dirigeants politiques, d’entreprise et de la société civile doivent rapidement s’accorder sur une définition concrète et commune de la relance verte.


Je défends pour ma part une vision ambitieuse reposant sur une approche systémique du vivant et des enjeux, et une refonte de nos modèles d’entreprise où l’environnement et le social sont considérés au même niveau que l’économique.

Cela signifie :

— Que nous ne pouvons simplement nous contenter d’une approche environnementale. Les transitions à opérer sont aussi sociales et économiques.

— Que nos engagements doivent appréhender l’ensemble des enjeux du vivant. Une transition écologique concentrée uniquement sur la baisse des émissions de carbone est insuffisante. Que vaudrait une planète à la bonne température si ses eaux sont rares et saumâtres, si ses sols sont incultivables, pollués de déchets radioactifs et que la biodiversité a disparu ?


Quel rôle pour les entreprises ?

L’entreprise est le corps social par lequel nous exprimons notre faculté à agir et construire. Elle est un objet vivant et adaptable, reflet de la capacité des hommes à produire et donc à transformer, bouger, vivre – l’immobilité est la mort.


Lorsque je randonne, je le constate en traversant ces territoires désertés qui se battent pour sauver le dernier commerce existant, en France ou à l’étranger : sans entreprise, pas de création de valeur, pas de vie, pas de vivant, plus de lien social, plus de boulanger, plus d’école, d’hôpital.


La simple présence sur un territoire d’une activité économique suffit à le transformer et à lui donner vie. La force cumulée des 4,5 millions d’entreprises françaises est colossale si nous choisissons de l’orienter dans la bonne direction, et ce constat est aussi vrai à l’échelle mondiale.


J’ai la conviction que les entreprises sont les clefs de la résolution des enjeux écologiques, sociaux et économiques. Quel que soit leur secteur d’activité, leur rapide capacité d’adaptation doit être mise au service de cette transition. Car il n’y a en fait qu’une seule transition, tout est lié et on ne peut aborder ces sujets que de façon systémique.


Si les entreprises ne se mobilisent pas, dans une période où la question de vie ou de mort sera de plus en plus prégnante, si rien n’est fait pour adapter les process, repenser les modes de consommation et si elles ne se questionnent pas sur l’externalisation trop fréquente et coupable de nos savoir-faire, les entreprises ne survivront pas. De même qu’il nous faut agir contre les bouleversements climatiques pour notre survie bien plus que pour celle de la planète qui survivra à nos excès, c’est aussi pour leur survie dans la durée que les entreprises doivent se réinventer économiquement, socialement et environnementalement.


Ancrage local

Il en va de la responsabilité et de la pérennité des entreprises que de devenir des «entreprises en transition» qui, indépendamment de leur taille ou de leur secteur d’activité ont en commun :

— La conscience du temps long. Ce qui revient à privilégier un modèle de croissance et de développement sur le long terme au lieu de la satisfaction du profit immédiat.

— Une éthique de la responsabilité. L’entreprise doit contribuer volontairement à l’amélioration de l’écosystème dans lequel elle évolue. Cela suppose d’intégrer la représentation de la Nature dans ses prises de décisions, pour ses activités internes comme dans ses externalités.

— La culture de l’ancrage local au service de la mise en œuvre de stratégies nationales ou mondiales durables, sur le principe «Act local, Think global», qui se substitue aux rêves dangereux de relocalisation des activités.

— La recherche de la cohérence entre ce qui est fait et ce qui est dit par l’entreprise.

Pour que les choses changent vraiment, il faut traduire ces engagements par des indicateurs précis et publics permettant de suivre les avancées des entreprises. Les pouvoirs publics doivent accompagner cette transition en définissant un cadre normatif, juridique et économique qui assure la visibilité nécessaire. Les citoyens, eux, devront adopter des modes de consommation responsables, en soutenant les mutations des entreprises.


La transition verte est une affaire collective et systémique où l’action de chacun doit être mise au service du vivant.

Je ne crois pas à la baguette magique d’une révolution verte soudaine mais à la robustesse de la transition. Ceci n’exclut en rien l’importance des changements à opérer rapidement mais permet d’entraîner tout le vivant dans le mouvement, qu’il soit public ou privé, individuel ou collectif.


Nous avons besoin de tout le monde, mais ce n’est pas l’Autre qui doit changer, c’est chacun d’entre nous. Car notre planète, c’est le Vivant, et le Vivant, ce n’est pas que nous…



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