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« Demain les villes »

par Frédérique Roussel - 26 mai 2021

Agir pour le Vivant : Enquête


Fantastiques décors pour fictions post-apocalyptiques ou totalitaires, les cités décrites par la SF savent aussi se transformer en métropoles vertes, végétales et durables.


Décor indispensable, expression du changement social, les villes ont jadis été le cadre de sociétés idéales utopiques chez Tommaso Campanella ou Thomas More. Muées en mégalopoles, elles ont surtout inspiré des dystopies depuis le début du XXe siècle, avec un Métropolis (1927) emblématique. Gigantisme inhumain, surpopulation, ségrégation sociale, l’urbain concentre les dysfonctionnements des métropoles contemporaines. Il sera même jugé inutile dans Demain les chiens de Clifford Simak (1952).


Dans les sixties, on fuit son atmosphère oppressante pour des modes de vie alternatifs et ruraux, à l’image de la narratrice de Mémoires d’une survivante de Doris Lessing (1974) qui rêve, au-delà des murs d’une ville en proie à la violence, à une existence pastorale. Les dérèglements climatiques n’ont pas arrangé l’image des cités qui sont devenues les vestiges de l’humanité, où la nature reprend ses droits. Dans le Monde enfin de Jean-Pierre Andrevon (2006, réédité en juin prochain par ActuSF), des animaux de la savane gambadent à Paris ou à New York. L’homme a été détruit par une pandémie, comme lui-même a détruit la planète. «Il avait arpenté un Paris grouillant, asphyxié par l’ozone, il retrouvait un monde désert, retournant paisiblement à la nature et aux bêtes.» Dans ces visions, l’humanité a quasiment disparu de la surface de la terre, absence particulièrement criante dans sa marque de fabrique, les espaces urbains. Derrière cette résurgence du végétal sur les ruines, certains auteurs de SF ont imaginé une forme de réenchantement où la prise en compte écologique changerait le visage de la ville.


«Do-it-yourself»


Cette vision s’esquisse dans un texte de J.G. Ballard, l’Ultime cité (1976). Des coquelicots et des herbes folles poussent du col le béton, aux côtés de débris autrefois synonymes de progrès, machines à laver et autres postes de télévision. On y perçoit un après positif. «J. G. Ballard y conçoit en creux un monde tel que j’en rêverais, aussi écologique et “do-it-yourself” que ceux du solarpunk», mouvement né en 2008 qui développe une vision optimiste et durable du futur, écrit Ariel Kyrou dans son impressionnant les Imaginaires du futur (ActuSF).


Au même moment que Ballard en Angleterre, l’Américain Ernst Callenbach imagine une utopie écologiste dans un territoire qui a fait sécession avec les Etats-Unis avec Ecotopia (1975, Folio SF). Pour repousser les problèmes de surpopulation, le gouvernement de ce pays a décidé de réguler sa démographie et utilise partout des solutions de développement durables. Dans les villes écotopiennes, où l’on se déplace majoritairement à pied, en vélo ou en transport public, la végétation occupe une place majeure, avec des jardins terrasses, des potagers, des arbres plantés partout. La capitale San Francisco, qui pousse vers le haut pour contingenter l’espace citadin, est sillonnée de canaux, et les bassins servent aussi à l’élevage des poissons. Ce pionnier de l’éco-fiction montre qu’il ne s’agit pas que d’urbanisme et de solution «verte», mais aussi d’horizontalité de l’organisation sociale, avec des communautés soudées, solidaires et volontaires.


Super Venise de demain


C’est d’ailleurs aussi le postulat de Kim Stanley Robinson dans New York 2140 (Bragelonne, 2 020), roman choral, pro écologique, anticonsumériste. Sa «grosse pomme», envahie par les eaux pour les raisons qu’on imagine et qu’on redoute, est également parcourue de nombreux canaux, sur lesquels les habitants se déplacent dans des barques ou des taxis flottants. Cette super Venise de demain s’est également peuplée de jardins aquatiques et de toits potagers, à l’image de ce qui se pratique aujourd’hui dans nos villes. Les gratte-ciel s’apparentent à des îlots, reliés entre eux par des ponts aériens ; les plus hautes tours disposent de panneaux solaires et d’éoliennes. Quant aux nouveaux édifices, ils sont construits sur des plateformes flottantes reliées à des pilotis gigantesques.


Sur le plan social, comme dans la vision écotopienne, l’organisation idéale et plus agile réside sous la forme de communautés qui sont réparties en quartiers et en «tours cité état». Si celles-ci pratiquent l’autogestion et l’autosuffisance, elles participent d’un réseau de coopération.


Dans l’examen des maux qui nous guettent, la science-fiction a souvent vu les villes comme des réservoirs à problèmes, l’antithèse de la vie heureuse à échelle humaine et… comme un fantastique décor pour des fictions post-apocalyptiques. Mais elle a aussi stimulé une utopie pragmatique qui s’empare des enjeux environnementaux pour décrire des métropoles vertes, végétales, durables, politiquement et économiquement supportables.



Également disponible sur le site de Libération.

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