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« De l'imaginaire... »

par Alain Damasio, auteur - 15 mai 2021

Agir pour le vivant : Tribune


L’imaginaire, c’est ce qui reste quand on a tout publié. C’est ce reliquat d’images et de mots à recycler que les «magineurs» et les magiciennes du récit cousent à même nos peaux pour préparer, on l’espère, la culture du vivant...


Autrefois fantaisie ou fadaise, l’imaginaire a été recentré au cœur des enjeux politiques par la consommation culturelle massive qu’autorise et densifie le digital. L’assignation à la réalité, marotte des conservatismes, ne parvient plus à coaguler les flux incessants de récits qui débordent dans nos quotidiens et structurent tout autant, sinon plus, nos comportements et nos psychés.

Exploiter l’identification naturelle aux personnages moteurs et à leurs trajectoires, générer des récits, du storytelling, des métaphores prégnantes et des figures-symboles ne relève plus du simple divertissement. C’est devenu une sorte «d’imagi’nerf-de-la-guerre». Accepter cette bataille nécessite pour les progressistes une «mythopoïèse» neuve qui puisse l’emporter sur l’imaginaire technophile qui culmine dans le transhumain – lequel parie sur une économie de désirs couplant outillage de nos paresses, volonté de contrôle et pulsions démiurgiques (outrepasser notre vivante et humaine condition en tuant la mort par exemple).


Aucune transition vers un «Après» du capital ne nous semble amorçable sans un imaginaire pluriversel, ouvert et fourvoyé (au sens d’offreur de voies) qui désincarcère le futur technocapitaliste annoncé et ses prophéties autoréalisatrices. Difficile d’avancer vers l’horizon sans point de fuite. Pour nous s’agit-il moins de préempter agressivement les imaginaires, même de noble façon, et de préscénariser les comportements à venir – en jouant les lanceurs d’alerte, les Cassandre effondristes ou les vendeurs de rêve – que de laisser le tuyau du réel fuir pour arroser nos terreaux alternatifs et nos prototopies à jardiner. Moins chercher à faire scintiller le «foutur» secrètement fascinant des collapsos ou le «fautur» des écolos moralistes, mais une sorte de «fuitur» délibérément bâtard et hybridé, sciemment hors-bord, dickien, barré, sauvage.


Ïmagïnaïre


Cet appel qui sonne, un peu partout, aussi bien en entreprise que chez les militants, dans les think tanks réacs ou au ventre des ZAD – «nous avons besoin de nouveaux récits» – montre que nous approchons du bord de la falaise et qu’on demande aux créatrices de nous inventer un sol sur lequel on pourra encore marcher.

Les grands récits sabordés ou révélés ineptes, l’imaginaire a vocation à proposer des mondes où fabriquer du commun, faire avec, prendre soin, ajuster ses égards vis-à-vis de tous les vivants, dont nous sommes, sera à nouveau désirable. Ce qui implique des récits délibérément polyphoniques dans leur narration, une faculté poétique à hybrider la langue et à l’animaliser et des protagonistes dispars ; ce qui exige de construire des trajectoires émancipatrices plutôt qu’individualistes et fermées, des fictions bruissantes d’altérités qu’on désire et favorisant la rencontre avec le pas-comme-nous, qu’il soit alien, végétal, microbien, psychomorphe, tellurique ou infra-terrestre.


Trop de séries TV, de jeux vidéo, de films ou de livres nous apprennent au fond à rêver contre nous-mêmes. A croire qu’on ne s’en sortira pas, ou tout seul, ou grâce à des superhéros – mais pas avec ce miracle jouissif d’un collectif qui se construit et retisse l’étoffe dont on fait une société partageuse, terrestre et conviviale (Illitch).


L’imaginaire, c’est ce qui reste quand on a tout publié. C’est ce reliquat d’images et de mots à recycler que les «magineurs» et les magiciennes du récit cousent à même nos peaux pour préparer, on l’espère, la culture du vivant dont on aura besoin pour que notre Terre reste bleue comme une orange.


Appelons-le l’ïmagïnaïre, avec des i tréma, puisqu’il passe des Gafa à Gaïa et qu’il faut bien en marquer le pétillement pluriel et nécessaire !


Propositions


Aménager par la loi ou l’usage un droit d’expérimentation territorial avec la possibilité offerte par l’Etat d’investir des zones de type ZAG (zone autogouvernée) par des collectifs et d’y développer des règles sociales, politiques et environnementales spécifiques. Ces zones se situeront essentiellement en monde rural, dans des forêts, maquis, landes ou montagnes ou sur des îles.


Réinvestir les bourses du travail, repensées en Bourse de la Terre et permettant aux luttes écologiques et sociales d’avoir des lieux spécifiques en ville pour s’organiser.

Ouvrir des droits à l’anarchitecture en ville et à la campagne, à l’auto-construction de son logement par et pour les migrants et les SDF, notamment dans les zones de tiers-paysages. Y permettre un jardin.


Cette tribune est issue du livre : Relions nous , la Constitution des liens de l’an 1. A paraître aux éditions les liens qui libèrent le 2 juin 2021.


Également disponible sur le site de Libération.

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