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« Dans le Nord, un archipel de projets verts »


par Stéphanie Maurice, correspondante à Lille - 25 avril 2021

Agir pour le vivant : Reportage


4 200 hectares d’espaces naturels, répartis sur 49 sites reliés par 420 kilomètres de voies pour piétons et cyclistes, connectent les anciennes cités minières. Un exemple de rénovation urbaine réussie.



Le pays noir de Germinal est devenu verdoyant. Il faut s’offrir une grimpette en haut d’un des terrils qui dominent le bassin minier du Pas-de-Calais, pour s’en rendre compte : le charbon ne noircit plus le paysage. Certes, ce n’est pas une nouveauté, la dernière mine a fermé en 1990. Mais de là à imaginer cette débauche de parcs, de jardins dans les corons, et de petits bois qui recolonisent les friches industrielles… C’est la surprise qu’a eu le paysagiste Michel Desvigne en 2010 lorsqu’il est monté au sommet des terrils jumeaux du 11-19, à Loos-en-Gohelle, les plus proches du Louvre-Lens. Il avait été mandaté pour imaginer les accès au nouveau musée, dont le chantier commençait. «J’avoue, j’avais une image assez différente du bassin minier, avec des terrils noirs, des terrains abandonnés. Je vois en fait à l’horizon une verdure que je n’avais pas imaginée. Une sorte de poussière de parcs.» Un archipel vert, expression tout de suite reprise et adoubée par Daniel Percheron, le président socialiste d’alors du conseil régional Nord-Pas-de-Calais, qui a le goût des belles formules. Michel Desvigne a l’idée de relier ces îlots de nature, pour mutualiser cet héritage insoupçonné, et lui donner une visibilité. Le révéler, en fait. La Chaîne des parcs est née ainsi, et aujourd’hui, a une existence concrète. 4 200 hectares d’espaces naturels, soit 49 sites reliés par 420 kilomètres de voies à déplacements doux, pour piétons et cyclistes.


Plaine de jeux et terrils


Ce foisonnement de nature est une conséquence directe de la désindustrialisation : les maires des villes moyennes qui composent ce territoire se sont retrouvés avec des hectares de friches polluées sur les bras. Qu’en faire ? Des parcs. Et chaque commune, dans son coin, a ainsi mené à bien son projet. Comme le parc des îles, 160 hectares, commun à Hénin-Beaumont, Dourges et Drocourt, sur le site d’une ancienne cokerie, née en 1892, fermée en 2002, dépollution terminée en 2007. En ce mercredi de beau temps et de confinement, la plaine de jeux est bondée. Les terrils qui la bordent hérissent encore l’horizon, mais ont verdi peu à peu, grâce aux graines emportées par le vent qui s’enracinent. Des plantes têtues et résistantes qui arrivent à tenir dans ces collines de schistes, des terres stériles sorties du fond en même temps que le charbon.


Le paysagiste s’est appuyé sur une intelligence des élus locaux, qu’il salue : «Il y a ici une psychologie collective forte, qu’on ne retrouve pas partout.» Sylvain Robert, le maire PS de Lens et président de la communauté d’agglo, abonde : «Tout le monde est concerné par un terril, un carreau ou une fosse. Chacun s’est approprié le projet, et le changement de notre image, pour passer de l’archipel noir à l’archipel vert.» Le classement par l’Unesco du bassin minier au patrimoine mondial de l’humanité avait déjà amorcé la mue. «La grande force de Michel Desvigne, c’est sa capacité à être admiratif», s’amuse Gilles Huchette, le directeur d’Euralens, un forum d’acteurs pour le développement du territoire. «Il disait aux petits maires : “Vous avez de la chance, avec vos paysages très graphiques, on va juste créer une entrée au site, un chemin”… Et les élus se disaient : “Mais oui, c’est vrai, c’est bien chez nous”.»


Seconde vie


Du belvédère du terril de Noyelles-sous-Lens, 105 mètres de haut, qui vient d’être aménagé pour la pratique du trail, cet archipel vert est une évidence, même si une autoroute le perce, vrombissement lointain des voitures. Une usine est encore en activité, elle a la tronche des vieilles industries polluantes, cheminées rouillées, mais ce serait une erreur de le croire : s’y est installé Recytech, une entreprise qui donne une seconde vie aux déchets de zinc, symbole de l’économie circulaire dans la région. Le terril lui-même est impressionnant, noir, poussières omniprésentes, et… des cerisiers qui s’accrochent à ses flancs. Des escaliers mènent jusqu’à son sommet, avec des toboggans pour les mômes, ravis. Les berges de la Souchez, ancien canal minier, filent droit vers Lens : elles ont été aménagées pour créer l’une des liaisons douces imaginées par Desvigne, joggeurs et cyclistes s’y croisent, tranquilles. Christine, 62 ans, fille et petite-fille de mineur, vient pour la première fois sur ce terril aménagé, et ne sait pas trop si son père et son grand-père auraient approuvé cette transformation. «Mon père a fui la mine, il y a fait 13 ans», explique-t-elle. Trop de souffrance. Peut-être aurait-il préféré les voir disparaître, ces terrils. Son compagnon le souligne : «L’histoire, il faut la regarder en face, pas la sublimer.» Mais ils le reconnaissent tous les deux, c’est aussi une satisfaction de voir le territoire se renouveler.


Piste cyclable


Michel Desvigne a aussi pensé à redonner vie aux anciens cavaliers, ces buttes où passait une voie de chemin de fer, nécessaire au transport du charbon. Ils étaient, et sont encore à l’abandon. «C’étaient les cordons qui reliaient les sites miniers entre eux, et ils étaient toujours installés dans les arrières des cités minières», précise le paysagiste. «On n’y passait plus tellement, sauf pour promener son chien. Nous avons alors rendu praticables ces arrières. Ce qui était mal vu, ou pas vu du tout redevenait accueillant.» Le chantier de la réhabilitation en piste cyclable de l’ancienne voie ferrée qui reliait le site du 11-19, près de Lens, à Billy-Berclau, devrait par exemple commencer à la fin de l’année. Elle ira jusqu’au canal de la Deûle, qui dessert Lille. «Ce sont des coutures urbaines que nous continuons», précise Sylvain Robert. Dans sa commune, il prévoit la plantation d’une forêt urbaine de 13 000 arbres en entrée de ville. «L’archipel vert est devenu un archipel de projets», note-t-il. Gilles Huchette enfonce le clou : «Quand la cité minière où on vit est réaménagée, et qu’on a à côté de chez soi un parc de 100 hectares, on n’habite plus au même endroit. Ce n’est plus un coron noir et inaccessible.»



Également disponible sur le site de Libération.

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