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« Décentraliser pour cesser d’artificialiser »

par Sophie Jeantet, architecte-urbaniste, Clémence de Selva, architecte et Philippe Bihouix, ingénieur- 1 juin 2021

Agir pour le Vivant : Tribune


Il nous faut convoquer un nouvel imaginaire : les villes n’ont pas vocation à grandir éternellement, faute de territoire disponible.


La croissance urbaine est-elle incontournable ? Bien sûr, il y a des «besoins», il faut accompagner l’augmentation de la population ; mais pour chaque habitant supplémentaire en France – environ 200 000 par an – on met deux logements en chantier ! Certes, de nombreux facteurs, les recompositions sociales et économiques, contribuent à cet écart. La réduction de la taille moyenne des ménages (2,2 personnes actuellement contre 3,1 dans les années 60), les facteurs sociologiques, l’évolution des modes de vie font augmenter la surface moyenne bâtie par personne, tandis que la recherche d’emploi, les incitations fiscales, les développements régionaux hétérogènes et les recompositions géographiques font bondir le taux de vacance, principalement dans les centres urbains des petites et moyennes agglomérations : il était de 8,4 % en 2019 – en progression de presque 40 % sur une décennie –, correspondant à… vingt-sept ans de croissance démographique.


Comment en sommes-nous arrivés là ? Quel système économique, quelles injonctions de métropolisation, de compétitivité mondiale, d’attractivité et de compétition territoriale nous ont conduits à une telle absurdité ?


La «fabrication» de nos villes est largement insoutenable. Tandis que leur étalement, et celui des infrastructures déportées nécessaires à leur fonctionnement, consomme des espaces naturels, agricoles ou forestiers à grande vitesse – 30 000 à 60 000 hectares par an, soit de l’ordre de 1 % du territoire par décennie –, le secteur de la construction reste, par les volumes en jeu comme par les principaux choix constructifs (le béton armé), l’un des principaux émetteurs de gaz à effet de serre et l’un des principaux consommateurs de ressources, extraites des mines, des carrières et des sablières ou des champs pétroliers.


Un temps vu comme une solution écologique, la densification des villes, renforcée par la course à la métropolisation et à l’attractivité territoriale des «villes mondes», n’a pas apporté les bénéfices environnementaux et sociaux escomptés. Elle n’a d’ailleurs pas non plus freiné l’étalement urbain : aujourd’hui, nous densifions et nous étalons à la fois… Puis se sont révélées les vulnérabilités d’une concentration humaine trop grande, aujourd’hui face aux crises sanitaires, demain sans doute face aux enjeux des crises climatiques à venir.


Quant aux promesses d’une technologisation accrue qui permettrait d’adoucir le bilan métabolique des villes en mettant le numérique au service de l’optimisation et de l’efficacité de leur fonctionnement, elles restent à ce stade bien ténues, malgré les incantations aux vertus de futures smart cities, dont les «cas d’usages» environnementaux restent à date bien limités (quelques poubelles connectées optimisant le ramassage…) ou bien complexes à déployer et généraliser, eu égard aux urgences climatiques (comme l’articulation à définir entre bâtiments et véhicules électriques). Même technologisées, même renaturées, les métropoles ne seront jamais ni neutres (en carbone) ni «vertes».


La prise de conscience progresse, les initiatives fleurissent, les réflexions sur la résilience des territoires se multiplient, et c’est heureux ; mais elles se résument encore souvent à des questions très partielles, comme la gestion d’épisodes d’inondation plus nombreux ou violents, ou la prise en compte des îlots de chaleur urbains. Certaines solutions mises en avant pour inventer «le monde d’après», comme l’urbanisme tactique ou transitoire, sont intéressantes, mais ne peuvent que rester anecdotiques. Dans l’écoconstruction, les envies et les expériences fourmillent, mais là encore le nombre d’opérations concernées reste marginal – et sans parler des volumes de matières nécessaires si tout bâtiment devenait bio ou géo-sourcé.


Les sols naturels sont précieux, ceux des abords de nos villes le sont d’autant plus qu’ils deviennent rares. Prairies, forêts, zones humides et dans une moindre mesure «nature en ville»,offrent des services vitaux : cycle de l’eau et du carbone, habitats pour une biodiversité déclinante, potentiel nourricier «de proximité» qui sera vraisemblablement recherché à l’avenir… Or, «renaturer 1 hectare d’un sol artificialisé», un processus loin d’être maîtrisé, ne sera jamais équivalent à «éviter la destruction de 1 hectare de sol», au moins à l’échelle d’une vie humaine.


«Les villes n’ont pas vocation à grandir éternellement, faute de territoire disponible – ce n’est qu’une question de temps pour que cette évidence s’impose à tous. Il ne s’agit pas de figer la ville : elle doit et peut continuer à évoluer, s’épanouir, se réparer et s’embellir, mais en cessant de dévorer l’espace autour d’elle et les matériaux au loin.»

C’est la «zéro artificialisation brute» – brute plutôt que nette, donc – qu’il nous faut mettre en pratique. Plus tôt nous le ferons, plus grande sera notre capacité collective à encaisser les chocs à venir, plus grande sera notre résilience (alimentaire entre autres). Il nous faut convoquer un nouvel imaginaire : les villes n’ont pas vocation à grandir éternellement, faute de territoire disponible – ce n’est qu’une question de temps pour que cette évidence s’impose à tous. Il ne s’agit pas de figer la ville : elle doit et peut continuer à évoluer, s’épanouir, se réparer et s’embellir, mais en cessant de dévorer l’espace autour d’elle et les matériaux au loin


Comment ? En exploitant toutes ses potentialités, ses capacités actuelles, alors que le patrimoine existant est immense, et invraisemblablement mal utilisé ; en la réhabilitant et réparant les errements passés ; en la rendant adaptable pour lutter contre l’obsolescence des lieux, et se préparer aux profonds changements à venir : reterritorialisation de certaines fonctions productives et logistiques, nouveaux usages et modes de consommation, adaptation au changement climatique… Essentiellement, nous devrons apprendre à faire avec l’existant, prendre soin et transmettre notre héritage urbain, tout comme notre héritage naturel et culturel.


Surtout, c’est l’aménagement du territoire, la répartition des populations, des services et des emplois, qu’il faut profondément revisiter. Les métropoles ne doivent plus attirer et grandir, mais essaimer ; la puissance publique à toutes les échelles devra favoriser et accompagner, par son exemplarité, son pouvoir d’entraînement, ses décisions et toutes les mesures possibles (réglementaires, fiscales…), une nouvelle décentralisation, une redistribution progressive de la population vers les villes moyennes, les bourgs, les villages et les campagnes – ce qui sera d’ailleurs cohérent avec des pratiques agricoles réconciliées avec le vivant, plus intensives en travail humain.


Loin d’être mortifère, une telle orientation est possible, à notre portée, en une génération ou moins peut-être. Elle est raisonnable, souhaitable, enthousiasmante même. L’histoire accélère parfois de manière impromptue : les habitudes coriaces peuvent alors être modifiées (la pratique du vélo), les réticences promptement balayées (le rapport au télétravail), les tabous mis à bas («l’argent gratuit» ou les ratios d’endettement à respecter)… L’attractivité des villes denses a fait long feu, elle aussi : profitons de l’envie de millions de nos concitoyens pour enclencher une profonde évolution de notre rapport aux villes et aux territoires.


Également disponible sur le site de Libération.

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