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« Coup de chaud des mergules au Groenland »

par David Grémillet (depuis le Groenland), directeur de recherche au Centre d’études biologiques de Chizé - 7 septembre 2021

Agir pour le Vivant : Chronique "Un été arctique"


Comme chaque année depuis 2004, notre équipe du CNRS et de l’Institut polaire français Paul-Emile-Victor est installée pour quelques semaines à Ukaleqarteq, sur la côte est du Groenland. Aujourd’hui, les mergules nains, oiseaux marins, à l’épreuve du réchauffement (3/6).

Le petit oiseau, prostré, halète bec ouvert au soleil. Sa vie sociale, normalement intense et ponctuée de cris et de chants, a cessé. Il ne virevolte plus au-dessus des nids, en un grand ballet collectif réunissant des milliers de congénères prompts à éblouir leurs voisins par leurs prouesses aériennes. La colonie de reproduction, souvent vrombissante comme une ruche, est étrangement calme en cet après-midi torride. Malgré chapeau, lunettes et écran total, je souffre aussi sous le soleil implacable, et tente de trouver un peu d’ombre dans ce paysage lunaire, à l’abri des rochers.


Nous ne sommes pas dans le désert du Kalahari, ou de l’Atacama, mais au Groenland. Sur la côte est de la plus grande île du monde, nous étudions depuis 18 ans les mergules nains. Ces oiseaux marins noirs et blancs de 150 g se nourrissent de plancton qu’ils capturent en plongeant dans les eaux normalement glaciales de la mer du Groenland, jusqu’à 50 mètres de profondeur. Pour résister aux températures très basses, des millions d’années d’évolution ont façonné leur plumage particulièrement dense, étanche à l’eau et aux courants d’air. Ceci leur permet également de passer tout l’hiver au beau milieu de l’Atlantique nord, bravant les frimas.


Mais l’Arctique se réchauffe, trois fois plus vite que le reste de la planète, et chaque été annonce de nouveaux records : la banquise disparaît, les glaciers fondent. Le 17 juillet 2021, nous avons enregistré une température de 22,4 °C au pied de la colonie de mergules, là où les moyennes saisonnières prévoient une fraîcheur de 3 à 5 °C. Pour la première fois, toute notre équipe de recherche a dîné dehors au soleil, alors que nous passons normalement nos soirées blottis autour du poêle. Au même moment, les mergules nains souffraient gravement de la chaleur, eux qui ne peuvent quitter leur épaisse combinaison de plumes.


Comme bien des espèces arctiques, les mergules nains doivent s’adapter, ou disparaître. Contre toute attente, nos recherches démontrent que ces petits oiseaux plongeurs s’accommodent du réchauffement de l’océan arctique et de la disparition de la banquise. Alors qu’ils se nourrissaient principalement sous la glace de mer, ils pêchent désormais en mer ouverte, capturant de nouvelles espèces de zooplancton venues des mers du sud. Mais comme celles-ci sont plus petites et moins grasses, ils doivent travailler encore plus dur chaque été pour survivre et élever leurs poussins. Le réchauffement climatique chamboule également la météo : les cyclones, auparavant cantonnés aux régions tempérées, poursuivent désormais leurs courses folles jusqu’au nord de l’Atlantique. Ces événements climatiques extrêmes empêchent les mergules de se nourrir normalement, et nous suspectons qu’ils les tuent par milliers.


Malgré ces contraintes, la plupart des mergules reviennent nicher au Groenland. Cet été, nous avons revu MOOW (1), un individu âgé de 20 ans. Il était en parfaite santé, alors que l’espérance de vie pour cette espèce est estimée à une dizaine d’années. Mais le futur de MOOW m’inquiète ; parviendra-t-il à survivre à ces après-midi torrides ou sous les cyclones, incapable de voler par risque de surchauffe ou contre des vents bien trop puissants ? Son destin est emblématique d’une biodiversité polaire prise dans l’étau du réchauffement climatique.


(1) Ce nom correspond au code des minuscules bagues colorées fixées aux pattes de l’oiseau, qui nous permettent de le reconnaître.


Également disponible sur le site de Libération.

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