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« Climat : sept raisons d’y croire et d’agir »

par Benjamin Leclercq et illustration Catherine Cordasco - 17 septembre 2021

Agir pour le Vivant


Après des décennies à fermer les yeux, les sociétés ont enfin pris conscience de la crise climatique et de ses conséquences multiples. Tant mieux, car tout n’est pas perdu.

En 2021, les symptômes de la crise climatique ont confiné, dans plusieurs régions du monde, à l’apocalypse. Les plaies se sont abattues à la chaîne, scandant tout l’été de scènes de malheur et de désolation. De juin, on retiendra Lytton, ce village canadien avalé par les flammes après un pic de chaleur irréel (49,6 °C) ; de juillet, on gardera les pluies torrentielles qui noyèrent l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg ; et d’août, on se souviendra d’Eubée, cette île grecque faite cendre, où tout a brûlé, maisons, arbres et bêtes. D’aucuns regarderont ailleurs. Ou voudront gagner du temps. Et pourtant… Tout indique un point de bascule dans la lutte contre le dérèglement climatique : la transition dont on parle tant doit avoir lieu maintenant.


Parce que la science nous le (re)dit


Publié au beau milieu du mois d’août, le sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) aura sans doute échappé à beaucoup. Ses conclusions, elles, s’imposent pourtant à tous. Pour faire (très) court, le constat est double : la crise climatique bat déjà son plein ; et il est toujours temps d’agir. Autrement dit, c’est la cata mais il nous appartient de l’adoucir. «Le Giec nous redit en fait ce qu’il nous a toujours dit, mais il le fait cette fois avec une certitude inédite, explicite Aurore Mathieu, responsable des politiques internationales au Réseau action climat (RAC), fédération d’ONG pro transition. Oui, l’espèce humaine est responsable du réchauffement climatique. Oui, ce réchauffement augmente la fréquence et l’intensité des événements extrêmes (vagues de chaleur, pluies, tempêtes, etc.), et oui, tout cela ne va cesser de s’amplifier.»


En matière de températures, les scientifiques valident un calendrier dramatique : le +1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle (1850-1900) sera atteint dès la décennie 2030, et la trajectoire actuelle des émissions nous mène à +3°C en 2050. Last but not least : «Les experts insistent pour la première fois sur l’irréversibilité de certains phénomènes, note Stéphane Chatelin, de l’association négaWatt, grande promotrice de la transition énergétique. Et ce, en particulier pour l’élévation du niveau de la mer, dont il est dit qu’elle est partie pour durer plusieurs siècles.»


Parce que la justice s’en mêle


La transition écologique compte depuis peu un allié de poids : le droit. «Le développement de la justice climatique est l’une des évolutions majeures de ces dernières années», se réjouit l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage. Le phénomène est planétaire, dit-elle, et en pleine accélération.«On recense actuellement dans le monde entre 1 500 et 2 000 procès environnementaux visant des Etats ou des entreprises.» Surtout, depuis deux ans, «les condamnations se succèdent». En décembre 2019, la Cour suprême des Pays-Bas frappe la première en confirmant la décision d’un tribunal national. Le jugement ordonne à l’Etat néerlandais de faire plus en matière climatique et de réduire ses émissions au nom «des droits des citoyens néerlandais».


En 2020, c’est au tour du Conseil d’Etat d’acculer l’Etat français, donnant raison à la commune de Grande-Synthe (Nord), qui l’attaquait pour «inaction climatique».En Allemagne, le coup de tonnerre a eu lieu en avril dernier lorsque la Cour constitutionnelle, la plus haute juridiction du pays, a jugé que la loi climat du gouvernement Merkel n’était pas «conforme aux droits fondamentaux» tant elle reportait sur les générations futures «des charges considérables en matière de réduction d’émissions». Sous pression, le gouvernement a dû revoir ses objectifs à la hausse (baisse de 65% des émissions d’ici 2030 contre 55% auparavant). Les entreprises ne sont pas épargnées. En 2021, un tribunal de La Haye a contraint le grand pollueur Shell à diviser par deux ses émissions de CO2 d’ici à 2030. Ou quand la transition devient un droit autant qu’une obligation.


Parce que la prise de conscience est générale


Dans une étude menée en 2021 pour la Global Commons Alliance (GCA), un réseau d’institutions internationales, l’institut Ipsos Mori a interrogé 20 000 citoyens des pays du G20. Le résultat dit la conscientisation d’aujourd’hui : 73% des personnes interrogées estiment que la planète est au bord du point de non-retour à cause de l’activité humaine. Le WWF, partenaire de la GCA, parle, lui, d’un «réveil écologique» mondial. «Je pense qu’on peut effectivement parler d’une prise de conscience universelle de la crise climatique, estime Corinne Lepage. A des degrés divers, cependant, liés à l’exposition aux risques, au niveau de développement ou de richesse.»


Une réalité aussi récente que bienvenue : «Nous sortons tout juste de l’ère du déni»,note l’ancienne ministre, qui se souvient toujours de «l’inanité généralisée des débats il y a encore à peine dix ans, lors de la COP15 de Copenhague». Miroir de cette prise de conscience, les médias, après avoir longtemps failli, rendent visibles la crise comme jamais. «La part dédiée à l’environnement dans les segments d’information les plus visibles de grands médias a nettement progressé au cours des dix dernières années», analyse l’association Reporters d’espoir dans une étude parue en 2020. En France notamment, «la COP21 établie à Paris a marqué un tournant», estime l’ONG.


Parce que les citoyens sont prêts


Disons-le tout de suite, il reste de la marge : une étude Ifop d’avril 2021 montre que les Français jugeant la transition écologique «peu urgente» (31%) sont plus nombreux que ceux l’estimant «tout à fait urgente» (26%)… Reste qu’un événement est venu, en France, créer un précédent en matière d’engagement populaire : la Convention citoyenne pour le climat (CCC). Malgré la trahison gouvernementale conclusive (à peine 10% des propositions citoyennes ont été retranscrites telles quelles dans la loi climat), l’expérience a marqué les esprits. Le travail abattu par les 150 citoyens tirés au sort a impressionné, accouchant d’une série de mesures solides et ambitieuses.


«La CCC a montré que la transition écologique n’était pas un truc d’urbains surdiplômés, mais que tout le monde, sans exception, pouvait s’en saisir. Et que l’intelligence collective, quand on lui donne le temps, fait ses preuves», témoigne Stéphane Chatelin de négaWatt. Ce dernier voit un autre motif d’espoir pour activer la transition : les jeunes générations. «Dans les écoles et les universités, les jeunes poussent pour se former et acquérir les compétences nécessaires à la transition. Tous ces jeunes qui, hier, marchaient pour le climat, seront bientôt dans la vie active pour faire bouger les choses.»


Parce que les technologies sont matures


«Pour agir contre la crise climatique, il est urgent de renoncer au solutionnisme technologique. Celui-ci n’est, en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ni durable ni fiable», rappelle Aurore Mathieu du Réseau action climat. Grosso modo : on a déjà tout ce qu’il nous faut. «Technologiquement, on dispose effectivement de toutes les briques nécessaires pour mener la transition énergétique,affirme Stéphane Chatelin. On peut bien sûr perfectionner les techniques actuelles, mais on n’a pas besoin de nouvelle rupture technologique : la production d’énergie renouvelable est aujourd’hui rentable et durable ; le stockage d’énergie à grande échelle fonctionne ; le passage d’un vecteur à l’autre aussi [convertir de l’électricité en gaz, et inversement, ndlr], etc.» Reste, toutefois, à investir massivement pour transitionner vers l’économie décarbonée. «Et à stopper définitivement le soutien public aux énergies fossiles et aux grands pollueurs», ajoute Aurore Mathieu.


Parce que les normes bougent


La transition écologique, si elle demeure mollement défendue par le législateur français, progresse à grande vitesse à d’autres niveaux. Exemple à l’échelle communautaire : «La Commission européenne a beaucoup évolué sur ce sujet récemment, commente Corinne Lepage. Les choses bougent par exemple sur le front de la finance, avec la taxonomie sur les activités vertes, qui est un projet tout de même assez radical pour l’époque.» La «taxonomie verte», sur laquelle travaille la Commission depuis 2018, consiste à établir un seuil d’émissions de CO2 en deçà duquel une entreprise sera jugée «verte». Le but de ce texte complexe et copieux (600 pages) est de réorienter l’investissement public et privé vers les acteurs économiques en phase avec les objectifs climatiques et environnementaux communautaires. Autre évolution normative de grande ampleur, toujours à l’échelon européen : l’«Ajustement à l’objectif 55». Ce plan présenté en juillet dernier consiste à réviser et actualiser la législation de l’UE en matière de climat, d’énergie et de transport pour l’adapter à son objectif de réduction d’émissions d’au moins 55% d’ici à 2030.


Parce qu’on n’a plus le temps… de se demander pourquoi


«Faut-il y croire ou pas, peut-on encore inverser le cours des choses, cela en vaut-il la peine… Honnêtement, je ne me pose plus ces questions-là. On est au-delà !» tonne un expert. «On va devoir faire en dix ans une transition qu’on aurait pu faire en trente. On a perdu trop de temps pour céder maintenant au doute.» L’extrême urgence climatique documentée par le Giec ne doit pas nous inciter au fatalisme, abonde Aurore Mathieu : «Une fenêtre d’opportunité est en train de se fermer. Cela se joue dans la prochaine décennie. Alors oui, c’est un travail de fourmi, et un combat contre une foule d’intérêts de court terme, mais on y croit, parce qu’on n’a pas le choix.» «La crise est là, certes. On peut cependant la limiter, dit Stéphane Chatelin. Tout effort est utile, car chaque dixième de degré va compter.»

Également disponible sur le site de Libération.

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