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« Climat : l’agriculture n’a d’autre choix qu’évoluer »


par Jacques Caplat, agronome et anthropologue - 24 avril 2021

Agir pour le vivant : Tribune


Face au dérèglement climatique, l’agriculture française doit éviter la tentation du «dos rond» et comprendre l’urgence à adapter ses pratiques. Pour ne pas subir, elle doit changer de schémas de sélection végétale et de modes de culture.



Les vignes et arbres fruitiers gelés début avril doivent sonner la prise de conscience du monde agricole : le dérèglement climatique est sur lui, et s’enfermer dans le déni ne conduira qu’à pertes sur pertes. Précisons que ce gel d’avril n’est absolument pas inhabituel. C’est le coup de chaud de mars qui l’était, et qui a provoqué un bourgeonnement précoce. En temps normal, les végétaux n’auraient pas été sensibles au gel ultérieur.


Mais ce coup de chaud prématuré n’est plus une anomalie exceptionnelle, compensable par des aides ponctuelles. Cette situation se reproduit de plus en plus, le climat change concrètement. Les agriculteurs commencent à le comprendre, mais ne sont pas toujours imités par ceux qui les encadrent et qui auraient dû l’anticiper : coopératives, sélectionneurs, chambres d’agriculture, banques. Dans le monde d’hier, il était possible de voir les dégâts de l’alternance chaud-froid comme un incident, et de demander des aides d’urgence. Dans le monde de demain, une telle passivité ne conduira qu’à ruiner les agriculteurs et l’Etat. Il est inutile de regretter le bon vieux temps disparu et d’espérer en vain son retour l’an prochain.


Des changements importants que les agriculteurs ne peuvent pas engager seuls


Ne soyons pas dupes : l’agriculture est autant un bourreau du climat qu’une de ses premières victimes. Un cinquième des contributions françaises à l’augmentation de l’effet de serre vient de l’agriculture, dont la moitié (soit 10 % du total français) des engrais azotés minéraux. Refuser de regarder cette réalité en face, refuser de remplacer l’azote minéral par des légumineuses et de l’intégration cultures-élevage, est un comportement insoutenable à l’égard de l’humanité et de la planète. Ce remplacement implique des changements importants que les agriculteurs ne peuvent pas engager seuls, il exige des politiques publiques incitatives et un accompagnement technique, hélas absents du plan climat et de la Politique agricole commune.


L’agriculture est aussi une victime. Les cultures annuelles actuelles ne savent plus résister à des périodes de sécheresse, car elles sont issues de quatre-vingt ans d’une sélection irriguée, où les lignées n’ont jamais été soumises à la moindre «pression de sélection» en matière de stress hydrique. Réclamer une irrigation massive est une absurdité agronomique et écologique, basée sur un déni suicidaire qui conduira les agriculteurs à la ruine. Deux solutions s’inscrivent dans le monde réel : stocker l’eau dans les sols et modifier les schémas de sélection. Des plantes soumises au stress hydrique acquièrent en quelques années une capacité à résister à des périodes de sécheresse, comme l’a prouvé Agrobio Périgord avec ses maïs-populations. De la même manière, des plantes qui co-évoluent avec leur milieu évitent de fleurir ou de germer trop tôt, là où les plantes conçues par des modèles génétiques théoriques nécessitent une stabilité culturale qui n’existe plus. Les vieux modèles de sélection sont morts en même temps que le fantasme d’une planète stable et maîtrisée par l’humain.


Révolutionner les schémas de sélection sans attendre


Des sols riches en matière organique et libérés des engrais et pesticides (qui détruisent leur vie microbienne) sont capables de stocker d’énormes quantités d’eau dans leur «réserve utile». Les mêmes techniques permettent d’améliorer l’infiltration de l’eau, d’augmenter la matière organique qui piège le carbone et l’eau, et de limiter le recours aux engrais azotés minéraux. Ce sont des rotations plus diversifiées (successions de cultures), des cultures associées (plusieurs plantes simultanément, si possible avec des arbres ou des haies), l’implantation plus fréquente de légumineuses, la réduction drastique des pesticides, la reconstitution d’écosystèmes. Ces techniques sont celles de l’agroécologie paysanne, dont la forme la plus aboutie est l’agriculture biologique.


Bien sûr, les arbres fruitiers et les vignes sont plus longs à transformer car les cultures pérennes ne se changent pas du jour au lendemain. Raison de plus pour révolutionner les schémas de sélection sans attendre, pour autoriser des modifications de cépages, pour aider à rentabiliser une diversification des cultures dans les territoires de façon à recréer des mosaïques végétales (arbres, vignes, prairies, cultures).


L’agriculture française a le choix : elle peut faire comme si les évolutions climatiques étaient des accidents, réclamer des indemnisations, et s’effondrer. Elle peut aussi regarder en face la nouvelle réalité climatique, promouvoir la sélection paysanne adaptative et les techniques de l’agriculture biologique, stocker l’eau dans des sols vivants, diversifier les cultures. Ce ne sera pas facile, mais ne rien faire sera infiniment plus violent pour le monde paysan.



Également disponible sur le site de Libération.

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