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« Biodiversité : le BTP laisse toujours béton »


par Benjamin Leclercq - 2 mai 2021

Agir pour le vivant : Enquête


Le secteur de la construction, longtemps hermétique à l’écologie, a très récemment pris conscience de son propre impact sur la biodiversité. Mais sans remettre en cause un modèle fondé sur le neuf et le béton.



En France, le secteur de la construction crée beaucoup. De richesse d’abord (près de 8 % du PIB), et d’emplois, ensuite (1,8 million environ). Dans le même temps, à toute aussi grande échelle mais à bas bruit, il détruit aussi… Point de chiffres, cette fois : la ressource qu’il éreinte est difficile à quantifier. Elle se nomme pipistrelle, hérisson commun, hirondelle rustique, papillon citron, ou orpin blanc.


Le conflit, pas vraiment neuf, s’est radicalisé ces dernières décennies. «Les années 70 et 80, promotrices d’une cité toute de verre, de béton et d’acier, ont laissé un héritage dont on n’est pas encore sorti», souligne Elsa Caudron, paysagiste-urbaniste et responsable du programme «nature en ville», à la Ligue de protection des oiseaux (LPO). Un héritage «désastreux pour la biodiversité» : imperméable, lisse et minéral, le bâti contemporain rend de nombreuses espèces «SDF» (oiseaux nicheurs, chauve-souris, insectes, etc.), fractionne, isole et appauvrit les écosystèmes.


«Faire revenir la biodiversité en ville»


«La ville moderne s’est constituée dans le rejet du monde sauvage»,rappelle Philippe Simay, maître de conférences en philosophie à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville (Ensa-PB). «Mais le vent tourne, poursuit-il, nous arrivons au bout de ce système et rejaillissent les besoins de liens avec le vivant, y compris en ville.» De fait, au sein du secteur, la prise de conscience a eu lieu. «La problématique biodiversité a pris une autre dimension depuis deux ou trois ans, témoigne la directrice de l’environnement de Vinci, Isabelle Spiegel. Conscients de l’impact de nos secteurs d’activité, nous essayons désormais d’apporter des solutions».


Un faisceau d’indices l’atteste : les projets d’«écoquartiers» fleurissent ; des labels spécialisés émergent, comme «BiodiverCity», qui «note la performance des projets immobiliers prenant en compte la biodiversité» ; les toitures se végétalisent à tour de bras… Les majors françaises de la construction – Vinci, Bouygues et Eiffage – ont même rejoint ensemble le «Club U2B» (pour urbanisme, bâti et biodiversité), fondé par la LPO. Quatre fois par an, celui-ci se réunit pour parler trames écologiques, artificialisation des sols ou danger des surfaces vitrées pour les oiseaux. «L’enjeu n’est pas tant de la protéger que de faire revenir la biodiversité en ville, dit Isabelle Spiegel. C’est notamment pour cela que nous avons créé, il y a deux ans, Urbalia, une filiale spécialisée.»

Reste un constat : sur le terrain, point encore de miracle. «On trouve certes dans le secteur des gens volontaires, mais l’inertie des grands groupes et le modèle économique productiviste entravent la mise en œuvre des idées», décrypte Elsa Caudron, qui intervient au sein du Club U2B. Concrètement : «Ça phosphore dans les directions développement durable mais ça n’infuse pas la politique générale.» «On réfléchit», «c’est en amplification», «nos clients se cherchent», nous confirme par exemple Vinci…


Projets inédits mais isolés


De fait, mis à part quelques maîtres d’œuvre pionniers, comme l’architecte Philippe Madec, et des projets inédits mais isolés (le groupe scolaire de l’agence Chartier Dalix à Boulogne-Billancourt, conçu dans une «enveloppe vivante»), nos velléitaires bâtisseurs poursuivent les vieilles recettes, avec comme conséquence un rythme d’artificialisation des sols vertigineux : chaque année, l’équivalent de la surface de la ville de Marseille disparaît en France sous le béton (soit 20 000 à 30 000 hectares).


Autre tambouille, bien maîtrisée par le secteur : le non-respect de la loi. Car si la législation en matière de biodiversité a progressé en France depuis quarante ans (loi sur la protection de la nature de 1976, code de l’environnement, loi de 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages…), son respect demeure parcellaire. Et rares sont les grands projets à ne pas décrocher les dérogations permettant la destruction d’espèces protégées.


Les tenants d’un urbanisme du vivant appellent donc à un changement de paradigme. «Il faut changer notre définition de l’habitat et réapprendre à partager l’espace avec l’ensemble de la communauté biotique», analyse Philippe Simay. Tandis qu’Elsa Caudron conclut, combative : «Les toitures végétalisées ne vont pas sauver la biodiversité ! Il est temps de réduire le neuf au strict nécessaire, de promouvoir la réhabilitation et… de faire respecter la loi».



Également disponible sur le site de Libération.

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