Rechercher
  • AgirPourLeVivant

Basculons d’une écologie défensive à une écologie des émotions !

Par Alexandre Jost—28 mai 2020


Angoisse, fuite, prostration… L’épouvantail écologique ne marche plus. Alors quelle autre stratégie ?


Même s’il y a présomption que le Covid ait fuité d’un laboratoire situé à 280 mètres du marché aux fruits de mer de Huanan, la cause probable du Covid-19 reste la contamination trans-espèce par zoonose due à la maltraitance de notre biodiversité. Cette crise sanitaire nous réinterroge donc sur notre relation au vivant mais aussi nous rappelle la nécessité d’une démarche écologique.


Or notre récit écologique actuel est donc défensif : face à l’obligation pressante de rétablir une trajectoire environnementale acceptable avant qu’il ne soit trop tard, un discours environnemental alarmiste a vu le jour. Greta Thunberg en est l’effigie et l’héroïne. Par ce récit, la mobilisation collective se fait catastrophiste –«le monde va à sa perte»– et sacrificielle –«je dois m’imposer des contraintes fortes».


Si ce récit est absolument nécessaire, il n’est en même temps plus suffisant. D’après les neuro-cognitivistes, il génère certes une vive réaction émotionnelle dans un premier temps mais ne conduit pas nécessairement à l’action : en cas de danger vital, parmi les trois états neurologiques d’urgence, un seul est combatif ; les deux autres modes, la fuite et la prostration, sont peu vertueux pour favoriser l’action et en particulier la transition écologique. Le récit s’épuise. L’épouvantail écologique ne marche plus. Alors quelle autre stratégie ?


Energie

Un chemin se dessine lorsque l’on examine notre relation à la nature. La crise révèle à quel point nous avons perdu à la fois contact, sens et connexion avec le vivant. L’écologue Robert Pyle parle d’une «extinction de l’expérience de nature». Le psychologue Peter Kahn préfère la notion d’«amnésie environnementale générationnelle». Y compris dans notre imaginaire. Ainsi, Lisa Garnier, docteur écologue et auteure de Psychologie positive et écologie – enquête sur notre relation émotionnelle à la nature, rapporte qu’entre 1950 et 2011, l’emploi des mots sur le vivant dans les chansons du top 100 a chuté de 63%. La nature est absente de nos vies, nous l’avons oubliée, puis négligée et exploitée.


Une piste émerge : en nous reconnectant à la nature, nous retrouverons l’énergie de la mobilisation.


«Plongeons pieds nus dans les herbes folles, humons les parfums des plantes communes, apprenons à reconnaître les chants des merles, grives et rossignols. Bref, pistons le sauvage qui est en nous pour raconter et chanter la résistance à l’effondrement d’un monde bleu et verdoyant», écrit Lisa Garnier.


Dans mon cas personnel, c’est la succession de quatre événements qui a déclenché mon désir d’engagement : un déménagement qui fut un cimetière écologique, le cri d’alarme de Greta, la naissance de mon fils – un bébé est un petit animal plein de vie – puis le confinement forcé face à un mur végétal qui me ressource depuis ma fenêtre d’appartement.


Ressorts

La biophilie donne des premières pistes de bienfaits du vivant à redécouvrir. La présence d’un animal à proximité (y compris au travail !) diminue le niveau de cortisol, marqueur du stress, augmente l’agilité organisationnelle et la qualité des relations humaines. De même, il suffit de quelques minutes de marche dans une forêt pour diminuer la rumination mentale. Enfin, l’application Mappiness de la LSE (London School of Economics and Political Science), en croisant les émotions de l’usager avec son positionnement spatial, révèle que la mer est corrélée à un niveau de joie supérieur. La science parle de sentiment «océanique».


D’après les neurosciences, la reconnexion à une motivation intrinsèque, un véritable désir de retrouver ces bienfaits, et donc préserver leur cause naturelle, pourrait être un ressort d’engagement durable.


Dans son recueil de photos de Nature intitulé «Emerveillement», Matthieu Ricard dit : «De l’émerveillement au respect, du respect à l’action.» Chacun trouvera son chemin émotionnel, le sentiment de nature qui lui est propre : contempler l’océan, se reconnecter au cheval, toucher la sérénité dans une forêt, ou se relier à un tout par le chant des oiseaux. Exemple extrême, la neuroscientifique Jill Bolte Taylor s’est observée être frappée par un AVC – aucune séquelle – et suivant l’extinction de ses fonctions rationnelles, a ressenti une reliance à la totalité du vivant.


Un nouveau chemin apparaît. Un contre-récit écologique, ou un récit complémentaire, demande donc à émerger : afin d’engager le plus grand nombre, une stratégie positive – «la nature m’émerveille» – et vertueuse – «la Nature est bonne pour moi» – peut et doit voir le jour. Ce récit positif des bienfaits de la nature pour l’être humain recèle un formidable vivier d’engagement.


Mobilisation

Ce récit positif est également fédérateur car il s’appuie sur un socle émotionnel universel ou tout du moins partageable. C’est alors un programme politique qui surgit, en capacité de provoquer une véritable mobilisation, à la fois citoyenne mais aussi des entreprises. En effet, ces dernières sont elles aussi à même de s’émerveiller des bienfaits de la nature à leur égard. Pour exemple des conséquences politiques dans le champ éducatif, les sciences de la vie pourraient laisser une part encore plus grande à l’apprentissage expérientiel de la nature, avec la venue du vivant à l’école et le développement des sciences participatives.


Ce projet d’écologie politique s’incarne déjà dans des films inspirationnels comme Blue turn, Home, ou des vidéos virales de danse de la nature. Il faut aller plus loin. Inspirée par Agir pour le vivant, la Fabrique Spinoza, le think-tank du bonheur citoyen, a donc conçu un projet ambitieux : une étude à venir, «Nature, bonheur et citoyenneté», s’apprête à dresser un état des lieux complet des bienfaits de la nature pour l’homme via la science, brosser des portraits inspirants et recenser des pratiques vertueuses. Dans une deuxième phase, le projet coordonnera des actions de dissémination pour partager ce récit avec un maximum d’acteurs économiques, politiques, éducatifs, du changement, en particulier sur les territoires. Je vous appelle à rejoindre cette initiative et ainsi favoriser la transition écologique !


Le chemin politique est donc enthousiasmant : ce récit écologique positif ouvre enfin la possibilité d’un réalignement entre bonheur, nature et citoyenneté, celui d’un monde engagé, épanoui et verdissant !


Retrouvez toute les semaines les Tribunes Agir pour le Vivant sur le site agirpourleviant.fr et sur le journal Libération, partenaire d'Agir pour le Vivant.

0 vue