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Au-dessus du masque, sourire avec les yeux

Par Kamel Daoud, Ecrivain et journaliste au «Quotidien d’Oran» — 23 juin 2020


Je ne sais comment sera la vie après le virus. Je l’imagine. Je m’y prépare…


«Le vivant, fils du vigilant». C’est la traduction du titre d’un célèbre récit du Moyen Age musulman. Son auteur, Ibn Tufayl, philosophe andalou du XIIe siècle, y raconte ce qui deviendra plus tard un mythe et un genre littéraire : une robinsonnade ou, selon les variantes, l’initiation d’un philosophe autodidacte. On peut rouvrir ce livre récemment rafraîchi par une nouvelle traduction pour suivre cette aventure, ou déjà entamer la rêverie sur le titre. Car c’est une précieuse trouvaille : voilà l’heureuse formule qui peut nous en dire beaucoup sur l’avenir possible, maintenant qu’il est à imaginer. A la question «y a-t-il une vie après le virus ?» on peut répondre, lapidaire et incantatoire : soyons tous vivants fils du vigilant, aptes à reconstruire à partir de la nature, du vide, de la condition solitaire, de notre naufrage sur l’île sauvage de l’inattendu, de la possibilité d’un nouveau sens.

Mais en quoi ce titre est-il une vision ? A cause de l’équilibre qui le conditionne : le salut n’est possible qu’avec un jeu précis et exigeant entre le corps et l’idée, la chair et l’air, la conscience et la sensation. Ibn Tufayl a trouvé le mot juste pour exprimer son idée : le vivant n’est possible que pour le corps, la vigilance est une vertu de ce qu’on appelle l’âme. L’homme est le fils de l’un et de l’autre. Une attention et une obscurité. J’aime y voir tout un programme, un appel à renouveler la négociation entre ce que nous pensons être et ce qui nous permet d’être. Dans la vigilance, on retrouve la concentration, le souci de son équilibre et de celui de l’autre, l’ouverture aux apprentissages, l’humilité devant les forces inconnues, l’éthique et le sens de la mesure. Dans le vivant, c’est la chair muette qui garde son mystère, le désir qui émerge avec le manque, le creux dans le corps. Il s’agit de ce que nous ne pouvons tuer en l’autre sans le tuer en nous-même, de ce qui est notre seule fortune, le grand miroir de nos désirs, l’obtuse cécité sur laquelle nous nous adossons. Don du monde Perdu dans l’île de son drame, le héros d’Ibn Tufayl ne put reconstruire l’invisible qu’à partir du visible, du vivant. Et ne put se sentir vivant qu’en réfléchissant à son contraire, la mort, la perte, et garder vigilance. Il dépassa, selon l’auteur andalou, son ambition dans l’adoration, là où, pour nous, il s’agit peut-être de nous limiter à nous souvenir du don du monde.

Je trouve alors dans ce «nom et prénom» trouvés par Ibn Tufayl de quoi méditer sur l’après, comme on appelle ce moment qui suit le virus. D’ailleurs, cette formule réinvente presque la mode de l’au-delà. Y a-t-il une vie après tant de morts ?


Comment retrouver l’autrefois ? Que faire ? Qu’est-ce que la résurrection ? Avons-nous fauté pour chuter de nos paradis ? A chacun d’y répondre. Pour ce qui concerne l’auteur de ses lignes, il s’agit de ne pas réinventer le péché sous la forme du péché écologique, mais de ne pas nous absoudre de quelques illusions majeures. D’abord celle-ci :nous ne sommes pas propriétaires du monde et le confinement le rend aux autres vivants sous nos fenêtres. Ce monde, nous nous contentons d’y habiter. Mais nous ne sommes pas non plus illégitimes occupants du monde après la chute d’un paradis, ou après la naissance qui attend la mort comme une délivrance, mais des êtres responsables entièrement envers l’arbre et la généalogie. Le monde n’est pas l’ici-bas mais l’ici-entièrement, l’ici-totalement.

Au nord, l’écologie ou la solidarité doivent peut-être être réinventées, sans l’excès des annonceurs de fin de monde et des populistes. Au sud, dans le monde où je vis, ce souci éthique doit presque être inventé. Une sorte de culpabilisation unilatérale de l’Occident et de ses usines nous a fait nous disculper, presque, de nos responsabilités face au monde et nous a enfermés dans la rancœur, le souvenir, et surtout la négligence du présent. Un statut de victime des colonisations et des néocolonisations nous a poussés à nous défausser de nos responsabilités de vivants et à négliger la vigilance au nom de nos misères et de nos épopées ou de la faute de l’Autre en face. Et à la croyance «historique» que ce n’est pas notre faute, nous avons ajouté la clause «religieuse» : le gazon pousse mieux au paradis qui nous attend. Une botanique heureuse de l’au-delà nous a disculpés et pour l’éternité. Mais là, il s’agit du réel, d’une maladie, de notre responsabilité. L’invisible nous revient au visage et il n’est pas celui de nos croyances différentes ni de nos religions. Il est infinitésimal et crève les yeux. Il s’agit de la vie et de la mort nues, à redéfinir. Chaos Nous avons perdu la facilité du contact, la naïveté de l’étreinte, la liberté de la peau, la moitié de nos visages, les gestes de l’affection, le toucher et tant de libertés. Mais nous gagnons un sens nouveau de la mesure, de la prudence et une prise de conscience inattendue, de la solidarité redéfinie, un réinvestissement dans l’intime et le proche et une nouvelle hiérarchie des priorités dans nos vies personnelles. Il faut que cette réécriture des priorités personnelles soit aussi la langue de nos priorités collectives. Un utopisme sentimental ? Oui. Mais son contraire est horrible. Le chaos. Alors restons au milieu, vivants et vigilants, chacun responsable de ce qu’il doit, consomme ou absout.

Je ne sais comment sera la vie après le virus. Je l’imagine. Je m’y prépare. Je reste attentif désormais à ce que je touche et à ce que je pense. J’essaie d’identifier mes responsabilités et d’en être conscient. Ma vigilance s’est accrue et la mort a augmenté ma sensation de vie jusqu’à la rendre douloureuse.

Dernier ouvrage paru : le Peintre dévorant la femme, Babel, mars 2020


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